Prix Nobel d'économie en 1988, Maurice Allais a consacré la fin de sa vie à une critique argumentée de la mondialisation libre-échangiste. Le texte suivant en résume les grandes lignes, telles qu'il les a exposées dans La mondialisation, le chômage et les impératifs de l'humanisme (2000).
Allais se présente comme un libéral convaincu -- favorable à la décentralisation des décisions, à l'économie de marché et à la propriété privée -- mais il distingue radicalement le libéralisme, doctrine politique fondée sur le respect mutuel entre les hommes, du laissez-fairisme, qu'il considère comme une dérive dépourvue de toute régulation et de toute considération éthique. Pour lui, "la confusion actuelle du libéralisme et du laissez-fairisme constitue un des plus grands dangers de notre temps".
Son diagnostic central porte sur le chômage de masse, qu'il analyse comme la conséquence directe de la libéralisation mondiale des échanges -- et non, comme le soutenait la doctrine dominante des grandes organisations internationales, de salaires trop élevés ou d'une insuffisante flexibilité du marché du travail. Il identifie cinq causes distinctes du chômage : les modalités de protection sociale, le libre-échange mondialiste combiné à un système monétaire international déséquilibré, l'immigration extra-communautaire, le progrès technologique, et les facteurs conjoncturels -- la libéralisation des échanges constituant, selon lui, la cause la plus déterminante compte tenu des disparités de salaires réels entre pays.
Il attaque frontalement le postulat théorique sur lequel repose, selon lui, toute la doctrine libre-échangiste : la confusion entre l'efficacité maximale de l'économie (une notion que la théorie économique permet de définir rigoureusement) et une répartition optimale des revenus (qui relève, elle, de choix éthiques et politiques, non d'une loi économique). Il rejette également l'idée reçue selon laquelle le protectionnisme aurait causé la Grande Dépression de 1929 : pour Allais, la crise a une origine monétaire, et le protectionnisme des années 1930 en fut la conséquence, non la cause.
Sa proposition centrale n'est pas un repli national mais une préférence communautaire à l'échelle de grands ensembles économiques régionaux : des zones regroupant des pays de niveau de développement comparable, assurant en interne une concurrence effective, tout en se protégeant collectivement des désordres extérieurs -- chaque produit y étant assuré, selon lui, à hauteur d'environ 80 % par la production communautaire. Il applique cette critique directement à la construction européenne, qu'il accuse d'avoir dérivé vers un "libre-échangisme mondialiste" incompatible avec l'idée même d'une Communauté européenne.
Le texte se conclut sur une mise en garde : privée de tout cadre institutionnel, politique et éthique, une mondialisation anarchique ne peut, selon Allais, que produire chômage, inégalités et instabilité -- et il appelle à s'attaquer aux causes structurelles plutôt qu'aux seuls effets de cette crise.