Pour une approche psycho-socio-politique de l'Europe

Pourquoi une approche transdisciplinaire

Les six vidéos précédentes ont porté un regard critique sur la trajectoire de l'Union européenne — ses objectifs affichés et ses objectifs cachés, son bilan économique et géopolitique, ses occasions manquées, son évolution progressive vers ce qu'Andrew Lobaczewski appelait une pathocratie. Le descriptif se trouve à la fin de cette vidéo.
Cette fois, nous allons changer de registre. Non pas abandonner le regard critique, mais chercher à comprendre pourquoi les choses se sont passées ainsi — en mobilisant des outils que l'on convoque rarement en géopolitique — et surtout tenter d'esquisser ce que l'Europe aurait pu être, et pourrait encore devenir, si elle acceptait de s'engager dans un vrai travail sur elle-même.

La démarche est résolument transdisciplinaire. Elle ne prétend pas à l'objectivité académique conventionnelle. Elle croise l'anthropologie, la psychologie analytique et la psychologie politique.

Les outils de l'approche transdisciplinaire

Pourquoi mobiliser des outils aussi différents que les systèmes familiaux d'Emmanuel Todd, le processus d'individuation de Carl Gustav Jung, les travaux de Vamik Volkan sur la psychologie des grands groupes, les concepts de Kalypso Nicolaïdis sur la Demoïcracy, la communauté de sécurité de Karl Deutsch, ou encore la double-démocratie de Philippe Court-Payen ?
Parce que les crises européennes ne sont pas seulement des crises politiques ou économiques. Elles révèlent des dynamiques plus profondes — des mécanismes collectifs qui font étrangement écho à des mécanismes que la psychologie a identifiés à l'échelle individuelle : la projection, le clivage, le déni, l'incapacité à l'autocritique, la fabrication d'un ennemi extérieur pour éviter de se regarder soi-même.
Cette approche a d'abord été esquissée dans un livre publié en 1993, "Psychanalyse et ordre mondial", co-écrit avec Philippe Court-Payen. Elle a été poursuivie et enrichie depuis sur le site changerhumaniser.fr. Cette vidéo en constitue la mise à jour la plus récente et la plus aboutie.

La spécificité de l'Europe : quatre systèmes familiaux exogames

Pour comprendre l'Europe, il faut commencer par ce qui la rend unique au monde.
Emmanuel Todd a montré que l'Europe est le seul espace au monde où coexistent quatre systèmes familiaux exogames distincts. L'exogamie — le fait de se marier en dehors de son groupe proche — est précisément ce qui a permis, au fil des siècles, un processus de différenciation. C'est de cette différenciation qu'ont émergé les nations européennes avec leurs traditions, leurs cultures, leurs systèmes économiques, politiques et religieux propres. Ces quatre systèmes sont : la famille nucléaire absolue, typique de l'Angleterre et des pays anglo-saxons ; la famille nucléaire égalitaire, caractéristique du bassin parisien ; la famille souche, dominante en Allemagne, en Autriche ; et la famille communautaire exogame, présente en Russie, et dans une partie de l'Europe centrale comme en Serbie
Chaque système familial engendre des prédispositions culturelles, des façons naturelles de concevoir l'autorité, l'égalité, la relation à l'État, à l'individu, à la communauté. Mais chaque système possède aussi des dérives potentielles, les pathologies qui surgissent quand ses tendances profondes ne sont pas conscientisées et régulées.

Les dérives historiques de chaque système familial

La famille nucléaire égalitaire a basculé dans la Terreur révolutionnaire.
La famille communautaire exogame a engendré le totalitarisme collectiviste stalinien.
La famille souche a dérivé vers la hiérarchie raciale du nazisme.
Et la famille nucléaire absolue a produit ce que les Américains appellent le "Manifest Destiny" — cette conviction messianique d'être une nation élue, porteuse d'une mission civilisatrice universelle.
Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête

Le Manifest Destiny et le monde contemporain

Les États-Unis se définissent comme "la nation indispensable" — celle qui doit propager ses valeurs dans le monde entier. Cette conviction, renforcée par la chute de l'URSS en 1991 et le mythe de la "fin de l'histoire", puis par les attentats du 11 septembre 2001, a structuré toute la politique étrangère américaine depuis le moment unipolaire, après la chute de l'URSS.
Elle produit une lecture du monde fondamentalement manichéenne : d'un côté le "bien", incarné par le modèle occidental néolibéral. En opposition à ce modèle, on trouve des pays qui ont des valeurs différentes, comme la Chine et la Russie, structurées sur la famille communautaire exogame, ou encore comme le monde arabo-musulman structurés sur la famille communautaire endogame

L'ombre et le processus d'individuation


Qu'est-ce que le processus d'individuation chez Jung, et pourquoi est-il pertinent pour analyser les civilisations ?
Après avoir développé sa personnalité, vers le milieu de la vie, entre 35 et 45 ans, se pose inévitablement la question de la confrontation aux côtés refoulés de sa personnalité. Ce que Jung appelle "l'ombre", c'est l'ensemble de ce que nous avons rejeté en nous-mêmes — nos peurs, nos contradictions, nos violences intérieures, les traumatismes anciens, tout ce qui nous est trop douloureux à regarder en face.
Soit l'ombre est toujours projetée sur l'autre. Au lieu de me confronter à ma propre agressivité, j'accuse l'autre d'être agressif. Au lieu d'examiner mes propres erreurs, je désigne un coupable extérieur. C'est un mécanisme qui à long terme, risque de conduire à la pathologie : somatique, psychique, ou relationnelle.
Soit débute un travail sur soi — sur son passé, ses traumatismes, les émotions refoulées, ses zones d'ombre — pour les intégrer et s'en libérer plutôt que de les fuir. Cette descente à l'intérieur de soi, dans les profondeurs de la psyché, correspond symboliquement à un processus d'endogamie symbolique, une étape transitoire pour permettre une expansion de la conscience et une relation authentique à l'autre.

Les mécanismes collectifs de projection

On retrouve dans le discours politique ces mêmes mécanismes. On diabolise la Russie — le chancelier allemand Merz affirmant qu'elle a atteint "le plus profond niveau de la barbarie". Les États-Unis se définissent comme le "bien" contre le "mal" incarné par l'Iran, tandis que l'Iran qualifie les États-Unis de "grand Satan". On retrouve donc un recours systématique au lexique manichéen du "bien" contre le "mal", la déshumanisation de l'adversaire qualifié de "barbare", l'incapacité à l'autocritique, à examiner sa propre responsabilité dans un conflit.
Cette lecture ne laisse pas de place à la nuance, à la compréhension de l'autre, à la reconnaissance de sa propre part de responsabilité dans les conflits.
Tous ces mécanismes — projection, clivage, déni — sont similaires à ceux que Jung a identifiés à l'échelle individuelle, et que plusieurs chercheurs comme Vamik Volkan et René Girard ont depuis théorisés à l'échelle collective.

Le processus d'individuation et les besoins humains


Le processus d'individuation s'inscrit dans le cadre des besoins spirituels de l'être humain — au sommet de la pyramide de Maslow. Ces besoins spirituels correspondent à un travail sur son propre esprit, apprendre à reconnaître les émotions enfouies, à s'en libérer, pour permettre un élargissement de la conscience, une ouverture à l'autre. C'est aussi la quête de sens, se forger une éthique de vie. L'intégration de l'ombre vise précisément à favoriser cette croissance de la conscience. En commençant par une meilleure compréhension du fonctionnement de notre esprit, reconnaître nos émotions, se libérer de nos démons intérieurs, et développer des qualités d'ouverture à l'autre, d'amour et de compassion
Ces besoins spirituels complètent des besoins plus immédiats
le besoin de sécurité, de protection et de justice — que l’on pourrait associer à l'archétype du Senex le besoin de liberté, d'indépendance et d'autonomie, lié à une dimension symbolique masculine le besoin d'exprimer sa créativité, lié à l'archétype du Puer ; et le besoin d'affection, de partage et de relation à l'autre, lié à une dimension symbolique féminine.

Les États-Unis et la fuite en avant dans l'hubris

Les États-Unis illustrent de manière particulièrement nette ce que peut produire un refus de se confronter à sa propre ombre.
Maintien à tout prix de l'hégémonie, guerres par procuration, changements de régime par la force, refus d'un monde multipolaire : la trajectoire américaine depuis 1991 est celle d'une puissance qui refuse d'accepter la transformation du monde. Disparition progressive du droit international — dès 1999 avec la guerre contre la Serbie, puis en 2003 avec l'Irak — loi du plus fort, guerres déclenchées en pleine négociation diplomatique.
Et cette trajectoire s'accélère. Le dernier acte en date est la guerre déclenchée par les États-Unis contre l'Iran fin février 2026 avec même l'intention de renvoyer ce pays à l'age de pierre. L'Iran est un carrefour géopolitique majeur, un partenaire central des BRICS. S'en prendre à l'Iran, c'est aussi, indirectement, contester la montée en puissance de la Chine, perçue comme la principale menace à l'hégémonie américaine.

La réconciliation franco-allemande : un processus inachevé

Venons en maintenant à l'Europe. Le couple franco-allemand est présenté depuis des décennies comme le moteur de la construction européenne, le symbole vivant de la réconciliation entre d'anciens ennemis. Il faut regarder cela de plus près.
De la CECA en 1951 – avec les frictions sur le réarmement allemand et l'échec de la CED, au Traité de l'Élysée en 1963 — avec son ajout de dernière minute sous la pression américaine qui en a limité la portée — des frictions autour de la réunification allemande en 1989 aux désaccords sur la Yougoslavie avec la reconnaissance de la Croatie par l'Allemagne, en passant par les tensions permanentes sur la monnaie unique, le marché de l'électricité, le char du futur et l'avion du futur — la liste des frictions franco-allemandes est longue. .
L'Allemagne n'est pas un partenaire pleinement souverain. Elle est structurellement alignée sur les États-Unis. On pourrait considérer que le côté hiérarchique de la famille souche — qui valorise la subordination acceptée à une autorité légitime — trouverait une forme de cohérence psychologique à se soumettre à une puissance qu'elle reconnaît comme dominante, et qui est elle-même structurée sur des valeurs inégalitaires. Qui plus est, ces deux pays partagent un destin commun dans la lutte contre le communisme.
L'achat des F-35 américains pour rééquiper l'armée allemande, au lieu de développer des alternatives européennes, est le symbole le plus flagrant de cet alignement.
La réconciliation franco-allemande est donc plus une coexistence adaptative — au sens de Volkan — plus une réconciliation abordée par le haut à travers des traités, qu'une réconciliation accomplie par un processus de travail en profondeur.

La nécessité d’un travail en profondeur

Pour qu'une vraie réconciliation ait lieu, il faut une intention sincère des groupes eux-mêmes, une demande authentique, une volonté politique claire et dénuée de toute ambivalence.
Les groupes de dialogue développés par Vamik Volkan réunissent des représentants des deux nations — diplomates, historiens, psychanalystes, psychologues — pour travailler ensemble sur les récits collectifs, les traumatismes, les humiliations, la part d'ombre.
Ce travail psychologique est indispensable. Il doit s'accompagner d'une transformation des structures démocratiques et géopolitiques pour assurer un cadre extérieur sain.

L'Union européenne de 1984 à 2009 : les occasions manquées

Retraçons rapidement la trajectoire de l'Union européenne depuis le milieu des années 1980, à travers le prisme des occasions manquées.
En 1984, le projet Spinelli adopté par le Parlement européen proposait une relance de la construction européenne par la coopération et le principe de la subsidiarité ascendante. Il est écarté. En 1986, l'Acte Unique fait le choix du marché, du néolibéralisme et de la concurrence. Cette pensée unique, poursuivie des décennies durant sans la moindre remise en question, ignore l'identité européenne dans sa diversité.
En 1992, Maastricht poursuit cette logique avec une monnaie unique plutôt qu'une monnaie commune. La subsidiarité descendante et la monnaie unique imposent une uniformisation
En 1991, l'effondrement de l'URSS ouvre une fenêtre extraordinaire : la possibilité d'un rapprochement avec la Russie, et d'une architecture de sécurité commune. En 1995, l'UE se révèle l'impuissante à régler le problème yougoslave, les accords de paix seront signés à Dayton aux Etats-Unis. Et cette fenêtre se referme définitivement avec la guerre de l'OTAN contre la Serbie en 1999 et la politique américaine d'élargissement de l'OTAN vers l'Est — que la Russie vit comme une menace existentielle. 2008 marque le dernier acte de résistance (médiation française lors de la guerre de la Géorgie contre l’Ossétie du sud, réticences européennes à une intégration de l'Ukraine dans l'OTAN) avant une vassalisation complète.
Enfin, le refus du TCE en 2005 est contourné avec l'adoption du traité de Lisbonne en 2009.

L'UE refuse de se confronter à son ombre

Ce qui frappe dans cette trajectoire, c'est la constance du refus. L'Union européenne a refusé, depuis 1984, toute remise en question sérieuse de ses politiques — économiques, géopolitiques, institutionnelles.
Elle a raté l'occasion du rapprochement avec la Russie. Elle a projeté massivement son ombre sur la Serbie d'abord, sur la Russie ensuite. Elle évolue inexorablement vers une fédéralisation centralisatrice qui uniformise et efface les identités nationales (subsidiarité descendante de Maastricht). Elle refuse d'admettre la réalité d'un monde qui évolue vers la multipolarité.
2009 marque une rupture entre les dirigeants et les peuples (traité de Lisbonne). Et en refusant cette confrontation à son ombre, la conception même de l'UE, défectueuse dès le départ, bascule progressivement dans la pathologie.
Ce que le psychiatre Andrew Lobaczewski appelait la pathocratie — un système où des mécanismes pathologiques ont pris le contrôle des structures de pouvoir, avec une volonté de nuire — décrit bien ce qu'est devenue l'Union européenne.
L'UE est dans le déni des causes de son effondrement, les politiques menées de 1984 à 2009, poursuivies sans aucune remise en question. L'UE œuvre contre l'intérêt de ses propres peuples.


Elle a perdu la maîtrise de son destin et accepte de payer pour les intérêts américains, alors même que les États-Unis cherchent à empêcher l'Europe de s'affirmer comme une puissance autonome. Les nations sont soumises aux marchés financiers. La volonté de contrôle et d'asservissement risque de conduire à la disparition des nations. Dans la logique perverse d'une pathocratie, l'étape ultime serait d'engager l'UE dans une guerre frontale et totale contre la Russie.
L'UE s'est construite sur les valeurs de la famille nucléaire absolue — le néolibéralisme et le libre-échange — avec des renforcements successifs depuis 1986, jusqu'à devenir étroitement liée à l'OTAN et totalement alignée sur les États-Unis depuis 2008. L'intégration de la Pologne et des Pays baltes, des pays russophobes, a encore plus accentué cette dynamique.
Il y a là une perte profonde de l'identité européenne — une perte symbolique de l'équilibre entre les différentes composantes de l'Europe, au détriment de trois des quatre pôles familiaux.
Au détriment des valeurs de la famille communautaire exogame, avec la guerre de l'OTAN contre la Serbie puis contre la Russie via l'Ukraine. L'évolution vers une militarisation de l'UE provoquera des coupes sociales.
Au détriment des valeurs de la famille nucléaire égalitaire, avec l'effondrement des dépenses d'investissement — ce qui correspond symboliquement à l’archétype du Puer.
Et au détriment des valeurs de la famille souche, avec des États impuissants placés sous la coupe des marchés financiers ou le poids de la bureaucratie européenne.

La Russie depuis 1986 : l'amorce d'une confrontation à l'ombre

La question de la Russie mérite qu'on s'y arrête avec soin, car c'est peut-être l'occasion manquée la plus lourde de conséquences. Entre 1986 et 1999, la Russie a amorcé une confrontation à sa propre ombre. Les crimes de Staline ont été révélés au grand jour et l'échec du communisme a été reconnu. La Russie a renoncé à sa prétention hégémonique. Elle a accepté — au prix d'une souffrance sociale immense — la thérapie de choc néolibérale, pourtant profondément inadaptée à sa structure familiale communautaire exogame. Et elle s'est montrée désireuse d'intégrer l'espace européen, et même de rejoindre l'OTAN.

Les cérémonies du 50ème anniversaire du Conseil de l'Europe en 1999

En mai 1999, des cérémonies étaient prévues pour le 50ème anniversaire du Conseil de l'Europe. Elles devaient symboliser l'intégration de la Russie dans la communauté européenne.
L'année avait été placée sous le signe de "la sécurité démocratique", dans la perspective d'inclure la Russie dans un espace de sécurité commune. Le thème "L'Europe, un patrimoine commun" devait montrer les liens culturels et historiques entre Russes et Européens de l'Ouest. Des plants d'orchidée cymbidium — symbole de l'amitié, de la morale et du respect, connus pour la longévité exceptionnelle de leur floraison — devaient être remis à tous les États membres, y compris la Russie. Et un timbre commémoratif devait marquer symboliquement l'entrée de la Russie dans le club européen, et la réunification du continent.

La confrontation à l'ombre en Russie : un processus violent et imposé

Il faut ici rappeler que la confrontation à l'ombre, en Russie, s'était faite dans des conditions extrêmement difficiles — imposée de l'extérieur, dans un contexte de chaos post-soviétique. Par analogie avec la psychologie individuelle, c'est comparable à une confrontation brutale à l'inconscient susceptible de provoquer une psychose.
Déclenchée dans ce contexte de chaos, la première guerre de Tchétchénie entre 1994 et 1996 relevait moins d'un impérialisme délibéré que d'une réaction chaotique d'un État qui peinait à se maintenir. Le pouvoir sous Eltsine était lui-même dans un état de déstructuration avancé.
Le processus était donc fragile, douloureux, inachevé — mais réel. Cependant, la demande de la Russie pour un partenariat stratégique profond a été systématiquement écartée par l'Occident
Ce processus d'ouverture russe s'est heurté à une succession d'attitudes occidentales qui ont sonné comme autant de fins de non-recevoir.
La guerre contre la Serbie en mars 1999 — alliée traditionnelle de la Russie — et l'extension de l'OTAN perçue comme une atteinte directe à la sécurité russe. Le refus de créer un espace de sécurité commune avec la Russie et de prendre en considération ses demandes légitimes. L'installation de missiles en Pologne et en Tchéquie en 2002. Une nouvelle extension de l'OTAN en 2004. L'intention d'intégrer l'Ukraine et la Géorgie dans l'OTAN en 2008. L'implication de la CIA lors des événements de Maïdan en 2014. Et finalement, l'incapacité de la France et de l'Allemagne à faire respecter les accords de Minsk qu'elles avaient pourtant co-signés. Comme Angela Merkel l'a reconnu, il fallait donner du temps à l’Ukraine pour qu’elle se réarme avec l'aide de l'OTAN
Pour revenir au 50ème anniversaire du conseil de l'Europe en 1999, Offrir un plant de cette orchidée cymbidium à la Russie en pleine guerre de l'OTAN contre la Serbie a été vécu par la Russie comme une trahison et un symbole d'hypocrisie.
Poutine arrive au pouvoir en mars 2000, porté par la réactivation d'une blessure collective profonde — l'humiliation de l'effondrement soviétique — et par la volonté de restaurer la fierté russe. Le côté autoritaire de la famille communautaire exogame favorisant un régime autoritaire, les conditions étaient réunies pour ce retournement.
En 2007, le discours de Munich marque le point de rupture assumé. La Russie se tourne alors vers la Chine pour construire les BRICS en 2009 — choisissant, par défaut, un partenaire culturellement bien plus éloigné que l'Europe. Ce retournement dit tout de l'occasion manquée : c'est l'Europe, partenaire culturellement le plus proche de la Russie, qui a rendu ce choix inévitable.
L'occasion manquée du rapprochement avec la Russie n'est pas seulement géopolitique — elle est aussi et surtout psychologique.
L’Europe a été touchée par le terrorisme islamiste entre 2004 et 2017. Mais entre 1991 et 1999, l'Europe n'était soumise à aucune menace extérieure sérieuse. C'était donc le moment idéal pour qu'elle se confronte à sa propre ombre — notamment aux valeurs de la famille communautaire exogame qu'elle avait rejetées depuis 1984 au profit de la concurrence et du marché. Mais l'UE a persisté à refouler ces valeurs. Le besoin de projection a fini par fabriquer l'ennemi qui manquait.
L'ennemi extérieur a dû être construit. La Serbie, alliée traditionnelle de la Russie, structurée elle aussi sur la famille communautaire exogame, en a été la première cible. Les atrocités croates ont été minimisées. Milosevic a été progressivement transformé en figure du mal absolu, le "nouveau Hitler", ce qui a rendu impossible tout traitement diplomatique nuancé du conflit.

Approche réaliste et approche idéaliste

Cette situation nous amène à distinguer deux niveaux de réalité, deux approches qui correspondent à deux stades différents du processus d'individuation.
Avant l'intégration de l'ombre, c'est la loi du plus fort, la compétition entre puissances, la disparition du droit international en Serbie, Irak, Libye, Iran (par l'OTAN et/ou les Etats-Unis), ou en Ukraine par la Russie. C'est aussi vouloir imposer des "valeurs occidentales" au reste du monde, avec une lutte du "bien" contre le "mal" au risque d'une position cynique. En géopolitique, l'école réaliste décrit cette position.
Après intégration de l'ombre : il s'agit d'affirmer sa puissance mais sans volonté hégémonique, se libérer d'un ethnocentrisme occidental (aucune civilisation ne peut prétendre détenir une vérité universelle)., réformer le Conseil de sécurité, respecter la charte des Nations-Unies et le droit international de manière à préserver les générations futures du fléau de la guerre.

L'effondrement moral de l'UE

L'Union européenne prétend adopter une position vertueuse, défendre des valeurs, les droits de l'Homme et le droit international. Mais en février 2026, les États-Unis ont commis en Iran exactement ce que l'UE reproche à la Russie en Ukraine — une violation flagrante du droit international.
En ne condamnant pas cette attaque, sauf de rares exceptions comme l'Espagne, l'UE montre qu'elle ne combat pas pour le droit. Les règles qu'elle défend ne sont que des instruments de domination, appliqués sélectivement.
C'est donc pour l'UE une perte de crédibilité morale — une trahison de l'idéal européen qui provoque une perte de confiance supplémentaire des populations envers leurs dirigeants. Après l'effondrement économique, c'est le déclin moral d'une civilisation qui se profile. L'UE n'est plus à la hauteur de ses idéaux.

Le double standard dans les conditions d'adhésion

On retrouve cet effondrement moral dans les conditions d'adhésion à l'UE elles-mêmes.
Les exigences concernant la mémoire historique sont très fortes pour la Serbie, mais modérées pour la Croatie. Elles sont pratiquement absentes pour l'Ukraine —
malgré la glorification officielle de Bandera, considéré comme criminel de guerre par la Pologne ; malgré la question des minorités hongroise, roumaine et russophone ; malgré la législation de 2019 sur la langue ukrainienne ; malgré la banalisation de certains symboles du nationalisme radical.
Ce double standard n'est pas une erreur conjoncturelle. C'est le signe répété d'une Europe structurellement clivée, qui projette son ombre selon une logique inconsciente et répétée.
Face à cet effondrement global, les nations européennes se trouvent à la croisée des chemins.

Le maintien de l'Union européenne : l'accélération de l'effondrement

Le premier chemin consiste à maintenir l'Union européenne telle qu'elle est.
Dans ce cas, il faut s'attendre à une accélération de l'effondrement en cours — du fait des politiques menées depuis 1984 sans la moindre remise en question avec les choix institutionnels (Acte Unique, Traité de Lisbonne), les choix économiques (pensée unique, néolibéralisme, libre-échange, destruction de la petite paysannerie et de la santé, désindustrialisation, multiples pertes d'autonomie), les choix géopolitiques (le rejet de la Russie entre 1991 et 1999) .
Cet effondrement correspond à un Soi destructuré, symboliquement le dieu Mercure sous son aspect négatif, le dieu des menteurs avec la propagande, le dieu des voleurs avec la crise de 2008, l'emprise des marchés financiers sur les États, le biopouvoir au sens de Foucault suite à la crise de la Covid 19, la perte de sens et le nihilisme. C'est un processus de déshumanisation.

Se libérer de l'Union européenne pathologique : le spectre des options

Le second chemin consiste à se libérer de cette Union européenne pathologique. Et là, plusieurs options se dessinent.
À une extrémité, le nationalisme fermé sur lui-même, le repli identitaire — dont le nationalisme d'extrême droite de l'Ukraine occidentale offre un exemple inquiétant des dérives possibles.
À l'autre extrémité, le fédéralisme à subsidiarité descendante — c'est précisément ce qu'est devenue l'UE actuelle.
Entre les deux, plusieurs voies intermédiaires : d’un côté le souverainisme avec des coopérations à la carte ou bien une confédération où les États gardent le dernier mot
de l’autre côté la vision du traité Spinelli basé sur la coopération et la subsidiarité ascendante
La voie du milieu serait une communauté européenne fondée sur la subsidiarité ascendante, le respect des nations, une monnaie commune et non unique, une souveraineté européenne avec un protectionnisme adapté selon les normes sociales et environnementales, et une acceptation de la confrontation à son ombre pour accompagner la transition vers la troisième mutation.

Du processus d'individuation à l'échelle d'une nation

Ce que le processus d'individuation signifie à l'échelle d'un individu — sortir de la dépendance, accepter son passé, se respecter et devenir ce que l'on est en vérité, développer une relation authentique à l'autre — peut être transposé à l'échelle d'une nation.
Pour une nation, cela signifie : se libérer d'un deuil pathologique collectif (Volkan); intégrer son passé (les guerres, les traumatismes, les humiliations) ; Accepter que l'autre puisse avoir raison, reconnaître ses propres torts. affirmer sa souveraineté, construire des relations de bon voisinage avec les Etats proches

Deux logiques de construction européenne

L'Union européenne s'est construite selon une logique descendante. On crée d'abord les traités, on contraint les pays à s'y conformer pour adhérer, le pouvoir vient d'en haut et s'impose vers le bas. Le résultat est une uniformisation progressive qui efface les identités nationales et contourne les peuples — comme le résultat du referendum de 2005 en a fourni l'illustration la plus criante.
La Communauté européenne inverse radicalement cette séquence. On ne décrète pas une Communauté par un traité. Elle se construit par un processus. Ce processus commence par un travail que les nations font sur elles-mêmes — sur leur propre ombre. C'est de cet engagement sincère et démontré que naît un projet commun, dont les institutions ne sont que l'expression ultérieure. C'est une logique de maturité — et non de conformité.

La confrontation à l'ombre comme préalable

Que signifie concrètement, pour l'Europe, "se confronter à son ombre" ? Cela signifie accepter un travail sur le passé, reconnaître les erreurs commises depuis 1984, tant sur le plan institutionnel, économique et géopolitique. Cela signifie ensuite accepter la perte de pouvoir après cinq siècles de domination du monde. Renoncer à contrôler les États et les peuples par le biais de structures centralisatrices avec une subsidiarité descendante. Cesser de se percevoir comme l'incarnation du "bien". Déconstruire la diabolisation de l'autre — ce que Pierre Conessa appelle la "fabrique de l'ennemi". Affirmer sa souveraineté, son unité géostratégique et son identité se libérer de la position de vassal vis à vis des Etats Unis; et dialoguer authentiquement avec les autres cultures et civilisations, non plus comme puissance dominante mais avec un esprit de coopération
Les pays qui ne souhaitent pas s'engager dans leur propre travail s'excluent d'eux-mêmes de cette communauté.
Cette Communauté européenne devrait se fonder sur une éthique que l'on peut décliner en plusieurs points :
vision juste et globale (et non une vision parcellaire et unilatérale comme ne considérer que la position occidentale sur le conflit ukrainien
intention juste (et non des intentions cachées, comme la volonté américaine de séparer l'Europe de la Russie comme cela a été écrit par Brezinski)
diplomatie, besoins (et non un discours manichéen, le bien contre le mal ou la propagande)
créer un espace de sécurité (et non les sabotages de négociations de paix)
un développement mutuel par la coopération (et on la prédation ou des sanctions unilatérales comme celles décidées par les Etats unis de façon unilatérale)
persévérance (et non un relâchement pendant les temps heureux qui risque de conduire au retour d'une pathocratie)
vigilance (et non ne pas être capable de déceler rapidement les signes d'une pathocratie débutante)
Sens (et non le matérialisme et le nihilisme) la question du sens est en lien avec la naissance de la physique quantique qui signe l'entrée dans la troisième mutation, Le principe de non séparabilité implique que la séparation radicale entre États est une illusion de même nature que la séparation entre des particules intriquées. Ce qui ramène à la vision de l'interdépendance, et l'impossibilité d'assurer sa sécurité sans tenir compte de l'autre.

Prendre en compte l'identité européenne

Une Communauté européenne digne de ce nom devra reconnaître et intégrer consciemment sa propre diversité — ce que les travaux de Todd permettent de conceptualiser comme une quaternité, une organisation dynamique des différences et des complémentarités entre les quatre pôles familiaux.
Des États pourraient ainsi créer une Communauté européenne sous la forme d'une communauté pluraliste d'États souverains distincts, une "pluralité ordonnée" — pour reprendre la formulation de Mireille Delmas-Marty. Les institutions devraient refléter la structure polycentrique de l'Europe, en se basant sur une subsidiarité ascendante et sur le principe de la conjonction des opposés. C'est ce que l'on retrouve dans le concept développé par Philippe Court-Payen de la double-démocratie.

L'architecture institutionnelle : la double-démocratie

Philippe Court-Payen a développé un concept institutionnel original — la double-démocratie — qui cherche à refléter la structure polycentrique de l'Europe. Voici comment on peut en dessiner les grandes lignes.
L'architecture repose sur une dyarchie horizontale : deux pouvoirs de la Communauté, distincts et complémentaires. Le premier est lié à une symbolique féminine — il couvre la culture, l'écologie, l'enseignement, la promotion de la santé. Le second est lié à une symbolique masculine — il couvre l'économie, le commerce, l'agriculture, la diplomatie, les transports.
Ces deux pouvoirs sont constitués de représentants issus des parlements nationaux, avec un mandat de six ans renouvelable par tiers — pour assurer la continuité sans immobilisme. Ce lien direct avec les parlements nationaux permet de mieux connecter l'Europe et les États, à l'inverse du système actuel où les parlementaires européens perdent tout lien avec leur base nationale.
À ces deux pouvoirs s'ajoutent une chambre de la société civile — combinant les fonctions d'un Sénat, d'un CESE et d'un Comité des régions — dont les représentants sont tirés au sort parmi les membres des CESE nationaux, également sur des mandats de six ans avec renouvellement par tiers. Le tirage au sort brise la logique de cooptation et ouvre la représentation à des profils que les partis politiques ne font jamais émerger. Des assemblées citoyennes locales et un référendum d'initiative citoyenne au niveau national complètent ce dispositif participatif.
Trois médiateurs assurent les fonctions de régulation et de contrôle. Le médiateur Puer, chargé de garantir le pluralisme des médias et de soutenir la recherche et l'innovation. Le médiateur Senex, gardien du dialogue entre les différentes traditions juridiques et d'une vision à long terme. Et le médiateur Mercure, responsable de la monnaie commune.
Un comité d'éthique veille au respect de la pensée complexe dans toutes les expertises — économique, sanitaire, climatique, géopolitique — pour éviter qu'une école de pensée unique n'impose sa vision.
Enfin, une Commission exécute les décisions de ces pouvoirs — elle ne les précède plus, elle les suit. C'est là tout le renversement par rapport à la logique actuelle.

La Demoïcracy

Kalypso Nicolaïdis propose avec le concept de Demoïcracy une voie intermédiaire entre le repli identitaire et le fédéralisme uniformisateur — qui rejoint la vision de la communauté européenne.
La Demoïcracy reconnaît les différentes identités nationales comme une richesse à préserver, et non comme un obstacle à supprimer. Elle appelle à la création d'un espace public européen avec de vrais partis politiques européens et des débats transnationaux, mais sans risque de domination d'une culture ou d'une nation sur les autres. Elle fonctionne selon une subsidiarité ascendante avec une organisation horizontale et polycentrique du pouvoir. Et elle développe une subsidiarité active pour faciliter la connexion, la coordination et la coopération entre les unités nationales — sans les fondre dans un moule unique.

Le Soi et la pluralité ordonnée

Cette notion de pluralité ordonnée résonne directement avec le concept jungien du Soi.
Le Soi chez Jung est un archétype ordonnateur qui permet l'accomplissement de soi, la quête de sens, l'ouverture de la conscience. Il est un régulateur entre les opposés, représenté symboliquement dans la mythologie par le dieu Mercure, dans sa version différenciée, le messager des dieux, le médiateur entre les contraires. D'où la notion de conjonction des opposés : entre Senex et Puer, entre Anima et Animus.
On peut ainsi relier de façon analogique la notion de conjonction des opposés avec la subsidiarité active. La Communauté européenne ne cherche pas à effacer les tensions entre ses pôles — elle cherche à les articuler. C'est toute la différence entre l'uniformisation et la pluralité ordonnée avec la subsidiarité active.

Affirmer sa souveraineté

Une telle Communauté européenne devra affirmer sa souveraineté sur plusieurs plans essentiels.
Souveraineté industrielle d'abord, en affirmant son autonomie, en protégeant les entreprises stratégiques au lieu de les brader. La réindustrialisation se heurte cependant au problème de l'énergie, qui devra être résolu.
Souveraineté financière — avec la maîtrise de la dette et une monnaie commune qui permette aux économies nationales de conserver une capacité d'adaptation, à la différence de la monnaie unique actuelle.
Souveraineté dans les échanges — avec un protectionnisme adapté, selon les normes sociales et environnementales, qui permette de défendre les productions européennes.
Et souveraineté de défense — une défense indépendante, sans subordination à une puissance étrangère, en abandonnant le rôle de partenaire junior des États-Unis, avec une capacité à se protéger sans pour autant nourrir une ambition hégémonique.

Contrôler le complexe militaro industriel

Une complémentarité dynamique des opposés

Sur le plan économique et social, la Communauté européenne devra mettre au même niveau les enjeux économiques, sociaux et environnementaux — rompant avec la hiérarchie actuelle qui place le marché au-dessus de tout.
Elle devra développer l'investissement et la recherche — l'énergie créatrice du Puer — dans une vision à long terme ancrée dans la sagesse du Senex. Et elle devra le faire en s'appuyant sur la pensée complexe, avec un comité d'éthique qui garantit le respect de tous les courants de pensée dans toutes les expertises.
Elle devra enfin construire un espace juridique commun qui intègre les différences sans les effacer — pour reprendre la formulation de Mireille Delmas-Marty : créer de la cohérence sans uniformiser. C'est l'application de la pensée complexe au domaine juridique.

Une communauté de sécurité

Karl Deutsch a développé le concept de "communauté de sécurité" — un espace où la guerre entre membres devient impensable parce que les conditions qui la rendraient possible ont été transformées.
Dans cet esprit, la Communauté européenne devrait se doter d'une cour européenne de sécurité — composée de juges, de diplomates, d'experts militaires, d'historiens, de journalistes, d'organisations humanitaires, le tout sous contrôle parlementaire. Son objectif serait de construire un espace de sécurité et de paix, de développer la confiance mutuelle, de gérer les crises avant qu'elles ne deviennent des guerres avec une médiation obligatoire.
Le respect des règles implique un consentement structurel et permanent, à la différence de la Cour permanente d'arbitrage. Elle pourrait être saisie non seulement par les États et les collectivités territoriales, mais aussi directement par les populations, via un médiateur européen chargé de la défense des droits des peuples.
Cette Cour européenne de sécurité devrait combiner plusieurs fonctions : la protection des droits des minorités et des peuples, une Chambre de réconciliation, la détection précoce des tensions, et enfin l'arbitrage contraignant des conflits.
La société civile choisit parmi des juristes qualifiés présélectionnés par des instituts et universités spécialisés. Le mandat est unique et long, sans possibilité de reconduction.
Le Médiateur Senex (une personne qui cumule une expérience longue des processus de réconciliation) pourrait être le président honorifique de cette Cour européenne de la paix sans pour autant avoir une fonction de juge. Il serait également le garant de la diversité de la représentation culturelle et géographique du Comité d'éthique (ce dernier étant le garant du pluralisme des savoirs et des courants de pensée).

Dialoguer avec l'étranger

Une Europe individuée serait enfin en mesure de dialoguer authentiquement avec les autres civilisations.
Se mettre à l'écoute des cultures qui structurent différemment le rapport entre l'individu et la communauté, entre le temporel et le spirituel. Comprendre les besoins de l'autre — le besoin de sécurité de la Russie, que l'Europe a systématiquement ignoré ; les aspirations des sociétés arabes et musulmanes.
Définir les menaces et apprendre à les diminuer — à l'inverse de la guerre américaine contre l'Iran, il s'agit de créer des ponts, de comprendre les besoins de l'autre.
Une Europe individuée ayant accompli ce retour sur elle même pourrait alors offrir un espace de dialogue avec des civilisations structurées sur d'autres logiques, en particulier le monde arabo-musulman

Communauté européenne et paradigme de la troisième mutation

Cette vision d'une Communauté européenne s'inscrit dans un horizon plus large : le paradigme de la troisième mutation — se libérer du matérialisme pour conjoindre science et conscience, réunir les sciences tournées vers la matière et celles tournées vers l'esprit (psychologie, philosophie, spiritualité), et engager un processus d'humanisation de nos sociétés. Une communauté européenne suppose donc une participation active des individus : apprentissage dès l'école de la communication, de l'écoute et du dialogue, développement des compétences psycho-émotionnelles et d'un esprit critique, sensibiliser précocement au travail sur l'esprit ; implication dans la vie de la cité, avec un équilibre entre la poursuite de l'intérêt personnel et l'intérêt commun ; et une formation radicalement différente des futurs dirigeants.

Une architecture de sécurité plus large

Un espace de sécurité commune serait créé entre la Communauté Européenne, les autres pays européens, la Russie et la Turquie, au sein d'une OSCE rénovée. Une cour d'arbitrage européenne aurait une compétence préventive. Elle serait chargée de prévenir les conflits, en particulier sur deux grandes lignes de fracture.
La première concerne le lien à la Russie : Ukraine, Estonie, Moldavie, Transnistrie, Kaliningrad. Elle reflète le rejet par l'UE des valeurs de la famille communautaire exogame, d'où la projection de l'ombre sur deux pays structurés sur cette famille — d'abord la Serbie, puis la Russie à partir de 1999.
Comme le montrent les cartes que nous avons sous les yeux, l'élargissement progressif de l'OTAN — de 1949 à aujourd'hui — a transformé la mer Baltique en zone de contrôle quasi total de l'Alliance.
Kaliningrad est désormais potentiellement sous la menace d'un blocus. C'est une poudrière qu'une architecture de sécurité commune aurait vocation à désamorcer.

La deuxième ligne de fracture et le cas de Chypre

La Croatie et la Serbie se trouvent sur la ligne de fracture entre empire romain d'Occident et d'Orient. On retrouve dans ce conflit la problématique du rejet par l'UE des valeurs de la famille communautaire exogame perçues comme incompatibles avec le néolibéralisme, ce depuis 1984 avec le rejet de la coopération au profit de la concurrence en 1986
Le traité de Maastricht avait promis la paix, mais s'est révélé impuissant lors de la première crise yougoslave. D'où les accords signées aux Etats-Unis à Dayton en 1995.
La guerre en Yougoslavie éclate donc durant les négociations pour le traité de Maastricht. Et il est curieux de constater qu'à la même période de Dayton, suite à la crise de la vache folle, le libre-échange de Maastricht est radicalement remis en question
La question du Kosovo, soigneusement évitée à Dayton, a conduit à la guerre de l'OTAN contre la Serbie. Avec sa forte population musulmane, cela ramène à la frontière entre l'empire des Habsbourg et l'empire ottoman. On retrouve ici la question de la coexistence entre famille exogame et famille endogame.
L'Acte Unique puis Maastricht ont construit une Europe structurellement clivée, dont les conditions d'adhésion différenciées révèlent une constante : fortes pour la Serbie, modérées pour la Croatie. Ce double standard n'est pas conjoncturel — c'est le signe d'une Europe qui projette son ombre selon une logique inconsciente.
A l'inverse, suite au processus d’endogamie symbolique, une Europe individuée aurait tissé des liens étroits avec la Russie et créé un pont avec le monde arabo-musulman

Le cas de Chypre illustre avec une clarté saisissante la perte de souveraineté de l'UE dans sa propre politique étrangère. Le Royaume-Uni a conduit des opérations militaires depuis ses bases souveraines à Chypre lors de la guerre américaine contre l'Iran fin février 2026, sans consulter ni Chypre ni l'UE. Il se trouve que l'Iran a répliqué. Ainsi un territoire de l'Union européenne, Chypre, a été exposé à des représailles sans avoir été informé de l'opération britannique.

Conclusion : un horizon, pas un programme

Cette approche psycho-socio-politique de l'Europe s'inscrit dans une démarche résolument transdisciplinaire, qui refuse de séparer ce qui, dans la réalité, est profondément lié : les structures anthropologiques, les dynamiques politiques et les processus psychiques collectifs.
Le processus d'individuation jungien constitue le fil conducteur de cette analyse. Appliqué à l'échelle des civilisations, il permet de comprendre pourquoi l'Europe ne peut faire l'économie d'une confrontation à son ombre si elle entend jouer un rôle authentique et cohérent dans le monde multipolaire qui se dessine.
La guerre déclenchée par les États-Unis contre l'Iran fin février 2026 révèle un peu plus l'hubris d'une puissance hégémonique qui refuse d'accepter la transformation du monde. Mais elle pourrait aussi ouvrir une fenêtre — peut-être la dernière — pour que l'Europe comprenne qu'elle doit faire le deuil de son rôle de vassal, se libérer de l'ingérence américaine (et aussi, comme on vient de le voir, britannique à Chypre) et commencer à se confronter à sa propre ombre . Cela implique de reconnaître publiquement les erreurs économiques et géopolitiques commises depuis 1984 — ce qui suppose, pour les dirigeants actuels, d'assumer la responsabilité des conséquences.
Sinon, faudra-t-il en passer par un changement de dirigeants, un réveil de la société civile, l'émergence de nouveaux partis politiques en adéquation avec la transition vers la troisième mutation — voire par des révoltes sociales ?
La confrontation à l'ombre est un travail exigeant. Il aurait été plus facile à entreprendre si l'UE n'avait pas dérivé depuis 1984. À présent, ce processus prendra des décennies.
La première étape concerne le couple franco-allemand. Il lui revient de parachever ce que la réconciliation n'a fait qu'esquisser — de passer de la coexistence adaptative à une vraie réconciliation en profondeur. Cela nécessite un travail de longue haleine à l'échelle des individus et des sociétés, et probablement un changement radical de la classe politique.
La deuxième étape, plus difficile encore, sera d'établir un dialogue réel entre les valeurs de la famille nucléaire absolue et celles de la famille communautaire exogame — et d'opérer un rapprochement avec la Russie. La Russie n'est pas près d'oublier l'attitude des pays européens. Pour les présidentielles de 2030, il existe un risque réel qu'une personnalité bien plus tranchante succède à Poutine.

La troisième étape et la conjonction des opposés

La troisième étape concerne la Turquie, la Grèce, et plus largement la relation avec le monde arabo-musulman et l'Iran — le processus d'endogamie symbolique qui permettrait d'ouvrir un dialogue authentique avec ces civilisations.
L'intégration de l'ombre ouvrira ensuite la voie vers le processus de conjonction des opposés. C'est d'ici que devrait émaner la dynamique entre les valeurs de l'archétype du Puer et du Senex, du masculin et du féminin. Une telle Europe pourra alors coopérer pour des objectifs communs — la lutte contre le cancer, le développement de l'intelligence artificielle, le secteur de l'énergie, l'exploration spatiale — et contribuer, depuis la singularité de son identité, à l'humanisation des relations internationales.

La troisième mutation et la pluralité ordonnée

La troisième mutation, amorcée au tournant du XXème siècle avec la première conférence internationale de la paix en 1899 et la naissance de la physique quantique en 1900, ouvre précisément cet horizon : la conjonction des valeurs associées aux quatre systèmes familiaux de l'aire européenne.
Le concept de la double-démocratie de Philippe Court-Payen, la pluralité ordonnée de Mireille Delmas-Marty mise en résonance avec l'archétype jungien du Soi, offrent le cadre institutionnel et symbolique d'une telle ambition. Elle suppose une Europe qui cesse de s'uniformiser pour mieux se comprendre, qui cesse de dominer pour mieux coopérer, qui accepte la complexité et la dynamique des opposés comme condition de sa propre cohérence.
Ce travail ne prétend pas offrir un programme applicable à court terme. Son ambition est d'une autre nature : proposer une direction cohérente qui donne sens aux étapes intermédiaires inévitables.
Lu comme horizon, il devient un outil de discernement. Toute nouvelle structure européenne mérite d'être évaluée à l'aune de cinq questions simples :
Engage-t-elle l'Europe dans un travail authentique sur son ombre ?
Renforce-t-elle la souveraineté européenne ?
Respecte-t-elle l'identité européenne dans sa diversité ?
Respecte-t-elle la diversité des nations qui la composent ?
Assume-t-elle sa complexité ?



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