L'UKRAINE : UN DÉBAT OCCULTÉ
Si nous étions en démocratie, nous aurions eu un débat démocratique concernant différentes questions :
Avant 2022
- le lien entre l'Ukraine, profondément divisée entre Occident et Russie, et la guerre entre la Croatie et la Serbie, deux pays qui se trouvent sur la même ligne de fracture entre Empire romain d'Orient et d'Occident,
- l'Union européenne a-t-elle pris au sérieux les demandes de la Russie (1996 à 1998) pour la construction d'un espace de sécurité commune, et si non, pourquoi ?
- le discours de V. Poutine à Munich en 2007, dénonçant ce qu'il qualifiait d'encerclement de la Russie par l'OTAN (à comparer à la crise de Cuba en 1962, où les États-Unis n'ont pas toléré la présence de missiles soviétiques pointés sur le territoire américain), a-t-il été suffisamment pris au sérieux en Occident -- et cette dénonciation reflétait-elle une réalité stratégique ou une lecture russe contestable des intentions occidentales ?
- l'Union européenne lançait en 2006 deux négociations en parallèle, l'une avec la Russie, l'autre avec l'Ukraine, pour remplacer les accords de partenariat existants. Le volet russe est bloqué dès le départ par la Pologne puis la Lituanie, retardant son ouverture jusqu'en 2008, tandis que le volet ukrainien avance sans interruption dès 2007 -- la Suède jouant d'ailleurs, avec la Pologne, un rôle moteur dans le lancement du partenariat oriental qui en découle, proposé par la Commission en décembre 2008 et lancé au sommet de Prague en mai 2009. En 2009, le rapport Tagliavini, commandé par l'UE elle-même sur la guerre de Géorgie, recommande explicitement de retrouver le chemin des négociations avec la Russie et souligne qu'un tel succès "pourrait aussi fortement contribuer à une amélioration des relations entre les puissances occidentales et la Russie". Cette recommandation n'a pas été suivie : c'est au contraire le volet ukrainien, jamais interrompu, qui a continué de progresser jusqu'à sa signature programmée fin 2013 -- celle-là même dont le report, sous pression russe, déclenchera Maïdan. Pourquoi l'effort diplomatique explicitement recommandé envers la Russie n'a-t-il pas été suivi, alors que la voie concurrente, elle, ne rencontrait aucun obstacle ?
- l'opportunité d'intégrer, ou non, l'Ukraine à l'Union européenne étant donné les problèmes de corruption, d'abus de pouvoir de haut niveau qui profite à une oligarchie et cause des préjudices graves et de grande ampleur aux individus et à la société (voir aussi les Pandora Papers), d'un long passé de trafic d'armes, de la traite des êtres humains,
- du doute exprimé en 2010 par le Parlement européen sur la compatibilité de l'Ukraine avec les valeurs européennes (ce qui n'a pas empêché une rencontre en 2014 entre la Haute représentante de l'Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, et le parti ukrainien d'extrême-droite),
- quel a été le rôle réel des factions ultranationalistes d'extrême-droite, minoritaires, dans la révolution de 2014, et ce rôle a-t-il été exagéré ou au contraire minimisé par les différents camps ?
- la France et l'Allemagne, garantes des accords de Minsk (ainsi que la formule Steinmeier, qui prévoyait d'apaiser les conflits dans le Donbass en donnant une large autonomie aux régions russophones), ont-elles fait ce qui était en leur pouvoir pour les faire respecter ? Angela Merkel (Die Zeit, décembre 2022) et François Hollande (Kyiv Independent, décembre 2022) ont depuis reconnu que ces accords visaient aussi, de leur propre aveu, à donner du temps à l'Ukraine pour se renforcer militairement -- Hollande déclarant : « oui, Angela Merkel a raison sur ce point ». Et par qui ces accords ont-ils été le plus violés ? Quelles sont les responsabilités entre Russie et Ukraine sur ce point ?
- de l'inauguration en 2016 d'une avenue Bandera, de l'année 2019 proclamée « Année de Bandera », de l'inquiétude du G7 en 2019 à propos de la violence des groupes nationalistes d'extrême-droite dans la société et les élections ukrainiennes,
- c'est dans ce contexte -- doute exprimé par le Parlement européen dès 2010, corruption documentée, inquiétudes sur l'extrême droite -- que les Néerlandais, seul peuple européen consulté sur ce dossier, ont rejeté par référendum le 6 avril 2016, à 61 % des voix, la ratification de l'accord d'association UE-Ukraine. Un rejet resté sans effet : le gouvernement a négocié en décembre 2016 une simple décision interprétative avec les 26 autres États membres, sans modifier le texte de l'accord, qui a finalement été ratifié en 2017. Pourquoi le seul vote populaire jamais organisé sur ce dossier n'a-t-il pas été respecté ?
- dans quelle mesure les Européens sont-ils alignés sur les positions américaines dans ce conflit (voir cette analyse), et l'Europe dispose-t-elle d'une autonomie stratégique réelle vis-à-vis des États-Unis ?
- pourquoi le plan de neutralisation garantie de l'Ukraine proposé par la France à Moscou et Washington en 2006 (protection croisée Russie/OTAN via le Conseil OTAN-Russie) a-t-il été écarté par les États-Unis, selon le témoignage de Maurice Gourdault-Montagne, alors conseiller diplomatique de Jacques Chirac ?
- pourquoi le partenariat entre l'OTAN et l'Ukraine a-t-il été signé en 1997 et renforcé de façon continue depuis, alors que l'opinion publique ukrainienne elle-même n'y était guère favorable -- 37 % de soutien à l'adhésion en 1997, et seulement 17 à 20 % en 2008 selon l'ancienne Première ministre Ioulia Timochenko ?
Le déclenchement de la guerre en 2022 :
- est-ce une guerre non provoquée ou une guerre provoquée ?
- quelles sont les motivations de la Russie : veut-elle envahir et s'emparer de la totalité de l'Ukraine, veut-elle reconstruire une logique impériale et coloniale, voire envahir l'Europe, ou bien veut-elle avant tout protéger les populations russophones de la partie orientale de l'Ukraine, une région bombardée par le gouvernement de Kiev depuis 2014, et assurer sa sécurité (ne pas être menacée par la présence proche de missiles pointés sur son territoire) ? Chacune de ces hypothèses a ses éléments à charge et à décharge : les populations de l'ouest de l'Ukraine sont hostiles à la Russie, ce qui questionne un objectif de conquête totale ; la Russie a déjà du mal à peupler l'immensité de son territoire, ce qui questionne un projet impérial classique ; les forces de l'OTAN sont bien supérieures à celles de la Russie, ce qui questionne un projet d'invasion de l'Europe ; mais l'argument défensif se heurte lui aussi au fait que l'Ukraine n'avait pas de perspective d'adhésion à l'OTAN à court terme au moment de l'invasion.
- le conflit était-il prévisible depuis le gel des relations entre la Russie et l'OTAN le 24 mars 1999 suite aux attaques militaires aériennes lancées par l'OTAN au Kosovo, le retrait en 2002 des États-Unis du traité ABM interdisant les missiles antibalistiques, l'expédition américano-britannique en Irak en 2003 (sur le motif fallacieux d'armes de destruction massive), le renforcement de la coopération entre l'OTAN et l'Ukraine en 2005 puis en 2008 suite à la Charte de partenariat spécifique entre l'OTAN et l'Ukraine de 1997, et au plan d'action OTAN-Ukraine de 2002, le partenariat stratégique de 2008 entre les États-Unis et l'Ukraine, pour aboutir à la déstabilisation de l'Ukraine lors de la révolution de Maïdan (avec l'intervention des États-Unis), au début du conflit contre la Russie en 2014, selon les propos du secrétaire général de l'OTAN ?
- quelles sont les responsabilités entre celle de la Russie (la violation du droit international, du mémorandum de Budapest de 1994 par lequel elle garantissait l'intégrité territoriale de l'Ukraine en échange de sa dénucléarisation, et de la Charte des Nations unies), celle des États-Unis (comme le dit depuis 2015 le professeur américain de géopolitique John Mearsheimer) avec les provocations américaines, la politique agressive de l'OTAN depuis 1999 avec la guerre en Serbie et son extension, celle de l'Union européenne avec les erreurs de Bruxelles dans les négociations avec l'Ukraine en 2013 (l'Ukraine s'est retrouvée écartelée entre développer des liens économiques avec la Russie, ou avec l'Union européenne) -- en février 2013, la Commission européenne, par la voix de son président Manuel Barroso, s'est opposée à un dialogue commercial tripartite entre l'Ukraine, la Russie et l'UE, imposant à Kiev un choix exclusif entre les deux plutôt que de faire de l'Ukraine un pont entre les deux ensembles,
Après 2022 :
- une solution diplomatique pour mettre fin à la guerre (d'après la Turquie et Israël, certains pays membres de l'OTAN, dont les États-Unis, voulaient que la guerre en Ukraine continue), avec une médiation neutre comme celle menée en Turquie qui aurait pu aboutir à un accord de paix en avril 2022,
- le soutien militaire à la partie occidentale de l'Ukraine, par la fourniture d'armement, l'importante implication des agences de renseignement américaines (la CIA) depuis 2014, la formation de soldats ukrainiens ou la présence de combattants français,
- de la réaction polonaise à propos du 114e anniversaire de la naissance de Bandera, de la présence de symboles nazis sur la ligne de front, comme le révèlent aussi des journaux français, des néonazis ukrainiens entraînés par l'armée française dans la Creuse, ou encore le rapatriement en juin 2026 d'un dirigeant nationaliste ukrainien qui a collaboré avec l'Allemagne nazie et participé à la Shoah,
- les pressions de l'extrême droite pour que Zelensky renonce à un plan de paix avec la Russie,
- pourquoi la Russie est-elle exclue du Conseil de l'Europe en moins de trois semaines après l'invasion de 2022, tandis que l'Azerbaïdjan, après avoir repris le Haut-Karabakh par la force en septembre 2023 et provoqué l'exode d'environ 120 000 Arméniens, n'a subi qu'une sanction symbolique en janvier 2024 -- la simple suspension de sa délégation parlementaire, le pays restant membre "à part entière" selon les mots de l'Assemblée elle-même ? La sévérité de la sanction semble corrélée à la dépendance du moment -- l'Azerbaïdjan étant devenu, depuis 2022, un fournisseur de gaz de substitution incontournable pour l'Europe -- plutôt qu'à la gravité de l'acte commis (voir le double standard dans les positions européennes),