L'Europe traversée par les émotions


D’un patient à l’Europe

La vidéo précédente s'est terminée sur la nécessité pour l'Europe de se confronter à son ombre. On se rappelle que pour Jung, vers le milieu de la vie, nous sommes appelés à une confrontation à l'inconscient. Le déni de cette confrontation peut mener à des problématiques relationnelles, voire à une pathologie somatique ou psychique. A l'inverse, accepter la plongée dans les profondeurs de l'inconscient va nous confronter à tout ce qui était resté dans l'ombre comme les traumatismes et les émotions refoulées. Cette étape peut être difficile et douloureuse, il faut accepter de lâcher les mécanismes de défense mis en place auparavant, mais c'est en même temps une promesse de libération. Les émotions vont être digérées, leur pouvoir destructeur va laisser place à des émotions positives (comme l'espoir, l'aspiration à évoluer).

Suite à des événements historiques majeurs, les nations européennes sont traversées elles aussi, comme un individu, par des traumatismes. Les nations souffrent, refoulent et projettent, elles développent des défenses collectives, et des schémas réactionnels spécifiques, tout comme un individu.
Par exemple, l'humiliation est susceptible de développer un nationalisme radical puis des guerres tout comme elle peut conduire un individu vers l'agressivité ou la destruction de soi.

En réaction à un traumatisme, une nation, tout comme un individu, peut mettre en place
- soit une stratégie d'adaptation, pour faire face à la situation, digérer et dépasser progressivement le traumatisme
- soit des mécanismes de défense comme le refoulement, le déni, l'évitement. Ces mécanismes de défense ne sont pas en soi pathologiques. Ils peuvent être bénéfiques dans un premier temps car ils permettent de mettre l'angoisse à distance à un moment où la situation de fragilité demande à se protéger. Mais s'ils perdurent, ces mécanismes de défense peuvent devenir délétères. Les émotions refoulées sont alors susceptibles de ressurgir à tout moment, et de submerger l'individu. A l'échelle d'une nation, elles sont susceptibles de provoquer des génocides ou des guerres

Avec le transfert de pouvoir des nations vers le niveau européen, l'UE n'échappe pas à cette logique, elle peut aussi être considérée comme un être psychique collectif traversé par des émotions. Si ces dernières ne sont pas élaborées et restent dans l'ombre, elles orientent vers des décisions qui produisent des conséquences néfastes (pouvoir autoritaire, crises économiques ou financières, guerres...). En termes de souffrance, à l'échelle de l'Europe, les conséquences de politiques économiques ou géopolitiques inadaptées vont avoir des répercussions sur un nombre encore plus important d'individus.
La lutte contre le nationalisme radical a été un des moteurs de la construction européenne, et cela nous amènera à aborder la question de la relation entre « nous » et « eux ».

Dominique Moïsi a publié La géopolitique de l'émotion en 2008. Il s'est intéressé au facteur émotionnel (comme la peur ou l'humiliation) en géopolitique, à l'échelle mondiale. Dans une perspective centrée sur l'Europe, j'applique ici des grilles de lecture empruntées à la psychologie — une démarche que l'on pourrait qualifier d'approche analogique. Et comme je suis libre de toute institution et de toute chaire universitaire, j'essaie de poser sur l'Europe le regard d'un clinicien, aussi lucide que possible, face à son patient.

Cette vidéo se déroule en deux temps.
1/ Nous allons tout d'abord identifier les émotions perturbatrices, et nous verrons comment, poussées à leur terme, elles peuvent faire basculer un système politique dans ce qu'Andrew Lobaczewski appelait la pathocratie : un état où la pathologie a pris le contrôle des structures de pouvoir.
2/ Puis nous aborderons le processus thérapeutique qui conduit vers l'interdépendance des nations. Et pour cela, nous ferons appel à deux univers en apparence très éloignés l'un de l'autre, mais dont la convergence est surprenante : le bouddhisme et la physique quantique.
Des approches non conventionnelles vont donc être utilisées, mais elles s'inscrivent bien dans la logique transdisciplinaire du site.
Nous allons nous référer à 2 approches psychologiques occidentales puis nous verrons une approche orientale
Ces grilles sont utilisées ici comme outils de lecture analogique pour éclairer des dynamiques.

Pour identifier les émotions perturbatrices à l'œuvre, nous avons besoin d'outils. Deux grilles de lecture issues de la psychologie occidentale vont nous y aider.
La première est celle des cinq blessures de l'être de Lise Bourbeau — rejet, abandon, humiliation, trahison, injustice. Ces blessures fondamentales, vécues dans l'enfance, structurent nos réactions émotionnelles à l'âge adulte. Nous verrons comment elles résonnent à l'échelle collective.

La seconde grille est celle de Jeffrey Young avec la thérapie des schémas. Quand des besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits dans l'enfance ou l'adolescence, l'individu développe des schémas de vie inadaptés — des patterns profondément ancrés qui entravent son développement et colorent toutes ses relations.
Young en identifie dix-huit, regroupés en cinq grandes familles.
La première famille tourne autour de la séparation et du rejet — avec des schémas comme l'abandon, le rejet, ou la carence affective. La deuxième concerne le manque d'autonomie — la dépendance en est l'exemple central. La troisième porte sur le manque de limites — notamment la croyance d'avoir plus de droits que les autres. La quatrième est l'orientation excessive vers les autres — l'assujettissement, l'oubli de soi. Et la cinquième, enfin, est la survigilance — avec en particulier le besoin d'exigences toujours plus élevées.
Ce cadre, pensé pour l'individu, va également nous permettre de lire les comportements collectifs des nations européennes.

Le rejet

En 2019, les lois linguistiques en Ukraine ont réduit la place du russe, du hongrois et du roumain dans l'espace public, l'administration et l'éducation. Les minorités se sont senties rejetées. En projetant un schéma historique périmé, celui d'avant 1991 avec la menace soviétique, sur le présent, le nationalisme radical ukrainien a empêché une solution rationnelle : un fédéralisme laissant une certaine autonomie aux régions russophones. Cette problématique envenime aussi les relations entre l'Ukraine et la Hongrie, la minorité hongroise vivant en Ukraine ne pouvant plus être scolarisée entièrement dans sa langue maternelle depuis 2019.

L’abandon

En 1938, avec les accords de Munich, la France et l'Angleterre ont abandonné la Tchécoslovaquie à Hitler, trahissant ainsi le droit international. De plus, ce trauma collectif non digéré s'est transmis 30 ans après en conditionnant des décisions futures

Le trauma de Munich a directement conditionné la réaction tchécoslovaque de 1968 : Le président de la Tchécoslovaquie a choisi une non résistance militaire pour éviter un massacre inutile, puisque le pays était isolé. Sachant qu'ils ne pouvaient compter sur aucune aide extérieure, ils ne résistèrent pas face aux chars soviétiques

L’humiliation

En Serbie, le souvenir de la Bataille de Kosovo du 28 juin 1389 reste ancré comme un deuil pathologique et nourrit une haine contre les Bosniaques afin de « se venger des Turcs ». le 28 juin 1989, lors du 600e anniversaire de la bataille, devant un million de Serbes, Slobodan Milošević prononce un discours mémorable et réveille la  « mémoire blessée ». Un climat de haine a été orchestré en Serbie dans les années suivantes de manière à considérer les Bosniaques comme des « bêtes ». La déshumanisation est le prélude au déclenchement d'une guerre.

La Russie a subi la thérapie de choc, la coopération OTAN - Russie n'a pas été perçu par Moscou comme un traité de partenariat d'égal à égal. Pour clore le tout, l'OTAN devient une alliance offensive et attaque la Serbie en 1999 sans mandat du conseil de sécurité de l'ONU. Le traumatisme du rejet et de l'humiliation infligé à la Russie a généré, par un mécanisme de défense psychologique classique, la réaction nationaliste et l'armure défensive des années Poutine.

La trahison

À Srebrenica en 1995, l'ONU avait promis une « zone de sécurité » mais les casques bleus néerlandais ont assisté passivement au massacre. L'ONU, qui s'était engagée formellement, a perdu une part de sa légitimité symbolique. Et les Néerlandais en éprouveront de la culpabilité. En témoignent un rapport d'État en 2002 et la démission collective du gouvernement

L’injustice

Les Grecs ont perçu les mesures d'austérité imposées par l'Europe en 2008 comme une injustice. L'orthodoxie budgétaire a été imposée à la Grèce par l'Allemagne : ce pays représente bien le 5ème schéma « exigences élevées » en réponse au traumatisme de l'hyperinflation de 1923 où les gens brûlaient des billets pour se chauffer, et quand les prix doublaient chaque jour.


On peut rajouter d'autres émotions comme la culpabilité
la culpabilité peut perdurer ou au contraire être affrontée
on a l'exemple de 2 pays qui ont affronté la culpabilité
L'Allemagne après 1945 avec la culture du souvenir, l'effort conscient d'une nation pour regarder son passé en face, y compris ses pires atrocités.
On a aussi Les Pays-Bas après Srebrenica, qui ont mené une commission d'enquête comme on l'a vu avec le rapport de 2002


Quand les peurs entrent en résonance

L'Europe après 1945 est dans un état de chaos, confrontée à la peur du communisme. Elle se met en position de dépendance vis-à-vis des Etats-Unis (2ème schéma « manque d'autonomie ») et s'oublie (4ème schéma « orientation vers les autres ») pour servir les intérêts américains. On peut noter que les Etats-Unis incarnent le 3ème schéma « limites déficientes », le sentiment d'être spécial, la nation indispensable, on avait vu cela dans la précédente vidéo).

Du coté de la Russie, il y a eu deux siècles et demi de domination mongole, l'invasion polonaise de 1610, puis l'invasion suédoise qui a coupé l'accès des russes à la Baltique pendant un siècle, aux guerres Napoléoniennes et enfin il y a eu l'invasion de l'Allemagne nazie. La Russie garde une peur viscérale de l'invasion, et la question de la sécurité reste un sujet existentiel tout comme celle de la liberté de mouvement maritime.

Le deuil


On peut évoquer la Grande Catastrophe avec le deuil d'une présence hellénique trimillénaire en Asie Mineure suite à la défaite militaire de la Grèce lors de la guerre gréco-turque (1919-1922). Environ 1,3 million de Grecs orthodoxes sont chassés d'Anatolie et sont contraints d'abandonner leurs terres ancestrales pour s'installer en Grèce
Tandis qu'environ 350 000 musulmans de Grèce sont expulsés vers la Turquie.
Comme Vamik Volkan l'explique, lorsqu'une nation est enfermée dans un deuil pathologique, elle vit dans un présent où le passé est constamment réactivé. En psychogénéalogie, pour Nicolas Abraham et Maria Torok, un traumatisme non élaboré par une génération devient un « fantôme » qui hante les générations suivantes. On pense ici au souvenir de la bataille de Kosovo toujours vivant six siècles plus tard dans le discours de Milošević.


Nous venons de voir comment l'approche occidentale identifie ces émotions grâce à des grilles psychologiques. Mais d'autres traditions de pensée, bien plus anciennes, ont développé des outils pour les décrire. Ainsi, le bouddhisme a développé une compréhension très détaillée du fonctionnement de l'esprit. Cette approche donne un regard complémentaire pour décrire les comportements pathologiques de l'Europe comme de l'Union européenne.
La référence au bouddhisme tient au fait qu'il offre une cartographie des états mentaux d'une précision que la psychologie occidentale n'a développée que récemment


L’ignorance

Le bouddhisme distingue trois poisons fondamentaux, ou émotions affligeantes,que sont l'ignorance, le désir attachement, et l'aversion. Il y a aussi beaucoup d'autres émotions secondaires. Sur le chemin et la voie bouddhiste, il s'agit de prendre conscience de ces différentes émotions perturbatrices, d'apprendre à les pacifier et les transformer.
Le bouddhisme postule qu'il n'existe pas de sujet permanent, autonome et séparé des autres. Parce que tout se produit en interdépendance, il réfute les deux extrêmes que sont l'éternalisme (les phénomènes, les choses ont une existence propre et sont permanentes) et le nihilisme (où rien n'existe). Par analogie, on pourrait considérer que l'Ukraine et l'Union européenne occupent ces deux positions extrêmes :
La partie occidentale de l'Ukraine est arc-boutée sur la notion d'une identité nationale pure qui nie l'interdépendance avec les autres cultures et rejette toutes les minorités
L'Union européenne évolue vers la dissolution et la disparition des nations, il faut se débarrasser de la notion de souveraineté nationale


Le désir

Le bouddhisme distingue
a) le désir qui donne du sens, comprendre le fonctionnement de l'esprit, qui aspire à aider les autres.
b) le désir sous sa forme pervertie, centré sur le moi, mu par un attachement compulsif (la soif).
Le désir, c'est aussi rejeter ce qui nous est désagréable (c).
Par analogie, à l'échelle d'une nation, on peut orienter les actions pour développer un espace de paix, une communauté de sécurité
tandis que l'extension de l'OTAN peut être vue comme une soif de sécurité

Et alors que la menace d'un effondrement est manifeste, au lieu d'envisager une remise à plat des politiques européennes, l'UE est dans le déni, fuit la réalité et tente de renforcer son pouvoir par la militarisation

La colère aversion

On a déjà évoqué ce point avec le conflit yougoslave : la déshumanisation de l'autre, prélude à la guerre, illustre comment l'aversion, le rejet viscéral de ce qui nous est étranger ou menaçant, peut conduire à la destruction massive.


L’orgueil

L'orgueil amplifie les trois poisons racines. Le bouddhisme décrit différentes formes d'orgueil comme la condescendance ou l'arrogance.
Par analogie, on peut évoquer la prétention de l'UE à se considérer comme un modèle de démocratie et paix, avec des valeurs qu'il faudrait exporter et imposer aux autres De l'orgueil découle le mépris de l'UE envers la Russie entre 1991 et 1999, période au cours de laquelle une maison européenne commune aurait pu voir le jour.


Quelques-unes des afflictions secondaires

La rancoeur : c'est l'esprit de vengeance après une humiliation subie (on pense au traité de Versailles en 1919, ou à la famine en Ukraine en conséquence des politiques soviétiques)
Le manque de discernement (cela s'applique particulièrement à la pensée unique de l'Union européenne)
La tromperie et la duplicité : on peut évoquer les accords de Minsk qui avaient en réalité pour but de donner du temps à l'Ukraine pour se réarmer
La dissimulation, cacher ses propres fautes (comme l'incapacité à remettre en question les politiques européennes menées depuis 1984)
La malveillance (c'est un marqueur fondamental de la pathocratie)


L’exemple extrême de la pathocratie

Le Dr Lobaczewski est un psychiatre polonais qui a vécu sous le stalinisme, emprisonné, qui a observé de l'intérieur comment la psychopathie prend le contrôle des institutions. Son livre La Ponérologie politique a circulé clandestinement pendant des années avant d'être publié en 1984 en Occident.
Il définit la pathocratie comme une gouvernance par des structures psychopathiques. La ponérologie politique parle de la propagation du mal dans les structures de pouvoir. C'est une structure politique qui fait écho à une pathologie mentale, la psychopathie. une pathocratie est un système où les dirigeants sont animés par une volonté de nuire.

Au niveau du fonctionnement de l'esprit, le bouddhisme parle des afflictions mentales. On peut les utiliser pour décrire, par analogie, l'apparition et le fonctionnement de la pathocratie.

Comme on l'a vu dans la première vidéo, en 1984, le Parlement européen adopte le projet Spinelli, porté par une démarche transparente. Le refus de ce traité par les États au profit de l'Acte unique européen (négocié dans l'opacité des cabinets) marque un tournant décisif. L’UE rejette le politique et le démocratique pour ne garder que le marchand et le technocratique.

Elle oublie son aspiration démocratique, bascule dans l'Hubris, et rate l'occasion historique d'intégrer la Russie. Comme cela a été expliqué dans la première vidéo, l'UE dérive vers un système pathocratique contre les peuples, qui produit des effets nuisibles et nuit à l’intérêt des peuples. C'est aussi une dérive contre l'idée d'Europe : la trahison du projet initial de paix et de prospérité. Il y a actuellement une perte de légitimité envers les gouvernants de très nombreux pays européens. L'UE n'écoute plus les peuples, elle les soumet : on l'a vu avec la trahison démocratique lors de l'adoption du Traité de Lisbonne malgré les « non » français et néerlandais, la thérapie de choc appliquée à la Grèce, la gestion par la peur comme instrument de gouvernance


Les temps heureux

Lobaczewski décrit les "temps heureux" comme une condition préalable à l'émergence de la pathocratie — une société prospère, distraite, qui a baissé sa vigilance. On peut évoquer les Trente Glorieuses en Europe occidentale, qui ont précédé la montée progressive de la technocratie bruxelloise hors de tout contrôle démocratique.
Et d'une société matérialiste marquée par l'individualisme et l'insouciance, suite à la sécularisation et à la perte des liens communautaires, on évolue vers une perte de sens, un isolement (Pr Mattias Desmet) voire au nihilisme (Todd)
Voyons les facteurs négatifs à l'état latent, dans la population qui vont constituer le terreau pour permettre l'émergence d'un système pathocratique
La distraction (viksepa) : l'esprit dispersé par le divertissement permanent,
L'agitation (auddhatya) : dispersion mentale, activisme, consumérisme,
La paresse (kausidya) : l'atonie civique, le désintérêt pour la chose publique
Le manque de discernement (asamprajanya) : analyse approximative d'une situation
Le manque de vigilance (pramada) : conduit à l'augmentation de ce qui est nuisible


Mise en route d'un système pathocratique

Il s'agit ici des facteurs négatifs au niveau des dirigeants, facilité par le transfert des compétences et des pouvoirs au niveau de la bureaucratie européenne pour la mise en place d'une idéologie qui s'infiltre méthodiquement, dans l'opacité, et à petits pas depuis 1986 avec l'Acte Unique. Cette idéologie prône la privatisation de la monnaie, produit à placer les Etats sous la coupe des marches financiers, privatise les médias, le discours, construit une Europe apatride avec la volonté de faire disparaître les identités nationales. Cette idéologie est le fondement de ce système pathocratique.
L'ignorance (avidya) : c'est la saisie d'une identité de caste
La vue erronée saisie comme suprême (drstiparamarsa) : c'est la pensée unique, un terme d'abord utilisé pour désigner le consensus néolibéral,
L'orgueil (mana) : la caste, l'élite, transcende la souveraineté populaire
Le désir (raga) : c'est la soif de pouvoir et d'influence
La duplicité (saṭhya) : c'est l'opacité de la construction européenne tout en mettant en avant une pseudo façade démocratique des élections
La tromperie (maya) : après le rejet du Traité constitutionnel européen par la France et les Pays-Bas en 2005, les mêmes dispositions ont été réintroduites sous une forme moins lisible et adoptées sans référendum. C'est un exemple parlant de contournement démocratique.
La dissimulation (mraksa) : cacher les erreurs commises depuis 1984 avec le refus du traité Spinelli au profit de l'Acte Unique
La malveillance (vihimsa) : l'intention de nuire


La malveillance au grand jour

L'animosité (pradasha) : c'est une phase où la malveillance n'a plus besoin de se dissimuler. Ainsi les populations ont subi une spoliation financière avec la crise de 2008, la Grèce a été mise au pas par des mesures d'austérité particulièrement sévères, les mouvements populaires comme les Gilets jaunes sont sévèrement réprimés, on gère par la peur pour forcer les populations à adopter telle conduite, on prépare les populations à une guerre contre la Russie, il y a une suppression du débat public, l'impossibilité de questionner la véracité du narratif dominant, déni des alternatives (comme le retour de la diplomatie) au profit d'une économie de guerre.
Tout ceci profite à des dirigeants en échec politique qui peuvent ainsi se maintenir au pouvoir, ainsi qu'à des acteurs occultes comme le complexe militaro-industriel (l'UE étant étroitement liée à l'OTAN).

Répercussions sur la société civile


L'oubli (musitasmrtita) : en conséquence de la stratégie des petits pas
La confusion (styana) : du fait du double langage, de la stratégie de la peur
Le doute (vicikitsa) : des dirigeants peuvent-ils délibérément nuire ?
La torpeur (middha) : une soumission provoquée, la résignation acquise comme le montre les travaux de Martin Seligman
Le manque de confiance (ashraddhya) : la perte de crédibilité, le manque de confiance envers les institutions, les partis, les médias, le glissement vers le nihilisme

La jalousie / envie (irsya) : attiser les conflits entre groupes pour détourner du conflit politique réel, diviser pour régner


Le retournement

soit le système pathocratique s'installe durablement suite à une gestion par la peur en passant d'une peur (le Covid) à une autre (la menace russe) et encore une autre
soit la société civile se réveille pour mettre un terme à ce système pathocratique
La non-confusion (amoha) : la clarté qui émerge
La compréhension (prajna) : la claire discrimination des choses
L'aspiration (chanda) : le désir de se libérer d'un système perçu comme oppressif
Le courage ou persévérance enthousiaste (virya) : l'énergie joyeuse de s'engager dans quelque chose de vertueux et porteur de sens
La vigilance (apramada) : l'attention civique vers ce qui est vertueux

Ces qualités ne sont pas des vertus morales abstraites — ce sont des antidotes précis aux afflictions listées avant. Le bouddhisme fonctionne comme une pharmacopée : à chaque poison, son antidote.

Dépasser les émotions perturbatrices

Pendant des siècles, l'Europe a été un immense champ de bataille, traversé par toutes ces émotions que nous venons d'identifier — humiliation, trahison, peur de l'invasion, désir de revanche. La construction européenne est née de la volonté de pacifier ce continent en souffrance. Mais cette volonté était aussi animée par la peur d'un réarmement de l'Allemagne et la peur de l'URSS
On a pu croire pendant plusieurs décennies à une pacification, mais outre l'évolution vers l'effondrement de l'UE et le conflit ukrainien sont la preuve qu'il ne s'agissait que d'une illusion.

Ce n'est pas l'émotion en elle-même qui pose problème dans l'histoire européenne, c'est l'émotion non consciente, non élaborée, qui devient affligeante. C'est donc le travail que nous allons maintenant explorer : Comment avancer au décours du chemin de libération émotionnelle


Bouddhisme et physique quantique

Le bouddhisme affirme que rien n'existe de façon isolée, que tout est interdépendant. On pourrait penser que c'est une vision philosophique, voire mystique. Or, la physique du XXème siècle est arrivée à des conclusions étonnamment proches au travers d'une démarche radicalement différente, à savoir l'expérimentation scientifique.
Ce parallèle mérite qu'on s'y arrête, car il donne à l'idée d'interdépendance une assise qui dépasse toute tradition culturelle.

La relation entre sujet et objet en physique quantique

La physique quantique nous révèle que l'acte d'observer modifie ce qu'on observe. C'est l'un des résultats les plus troublants et contre-intuitifs de la physique moderne. L'expérience des fentes de Young le montre de façon saisissante : les électrons se comportent différemment selon la présence ou non d'un observateur. Autrement dit, contrairement à notre représentation habituelle du monde, il n'y a pas de séparation entre l'observateur et ce qu'il observe.
L'intrication quantique va encore plus loin : deux particules corrélées forment un système non-séparable, même à très grande distance. La notion d'objet individuel et isolé, qui nous semble si évidente dans la vie quotidienne, est remise en question.
Le physicien Carlo Rovelli a développé ce qu'il appelle la mécanique quantique relationnelle. Pour lui, il n'y a pas de substrat fixe et indépendant derrière les phénomènes. Le réel n'est pas fait de choses, mais d'interactions, de relations. Et la description de tout système est toujours relative à un observateur — qui peut être un simple atome, pas forcément une conscience humaine.
Dans son livre Helgoland, Rovelli confie avoir été frappé par la pensée du maître bouddhiste Nagarjuna, qui vivait au IIème siècle. Il y perçoit une résonance troublante avec la physique quantique.
Nagarjuna soutient que rien ne possède d'essence indépendante. Tout ce qui se manifeste est le produit de causes et de conditions. C'est ce qu'on appelle la coproduction en dépendance
Nagarjuna ne tombe pas dans le nihilisme — il ne dit pas que rien n'existe. Ni dans l’éternalisme — il ne dit pas que les choses, les phénomènes existent de manière solide et permanente. Il dit que les choses se manifestent de manière interdépendante. Chercher l'essence d'une chose est donc une quête vaine.


Pour Rovelli, bouddhisme et physique quantique arrivent, par des chemins radicalement différents, à une convergence profonde sur la notion d'interdépendance. Chercher la substance d'un électron sous ses propriétés mesurées est aussi vain que de chercher l'essence d'un être séparé de ses relations. L'objet est l'ensemble de ses interactions.


Ce que nous venons d'explorer n'est pas qu'une question philosophique abstraite. Cela a des conséquences directes sur la façon dont on pense la sécurité en Europe.
L'idée que l'Europe pourrait assurer sa sécurité de façon totalement indépendante, sans tenir compte de son voisinage et des besoins de la Russie, est politiquement dangereuse — elle est en contradiction avec les termes mêmes du sommet de l'OSCE à Istanbul en 1999, qui stipulaient qu'aucun État ne peut renforcer sa sécurité aux dépens de la sécurité des autres.
L'élargissement de l'OTAN depuis 1999 a été perçu par les Européens de l'Est comme une protection légitime. Et a été vécu par la Russie comme une agression. Ce processus d'escalade sécuritaire a culminé en 2022 avec l'intervention militaire russe en Ukraine.


Et si la physique quantique nous dit que la notion d'objet isolé est une illusion, que tout se manifeste en dépendance de relations, alors vouloir assurer sa sécurité de façon totalement indépendante est aussi une erreur sur la nature du réel.
L'idée qu'une nation pourrait se définir, se sécuriser, se développer de façon totalement autonome est une illusion de séparabilité que la physique elle-même réfute. C'est aussi l'erreur des nationalismes radicaux qui croient pouvoir séparer totalement « nous » de « eux ». Le nationalisme exacerbé, avec l'illusion de séparabilité — et l'expansionnisme sécuritaire — sécurité unilatérale — sont tous deux en contradiction avec cette vision du réel.

Par extrapolation métaphorique, plusieurs orientations peuvent se dégager


Individuation et intégration de l’ombre

La première orientation concerne le travail d'individuation des nations — un travail similaire à celui de l'individu.
Il s'agit de se libérer des traumatismes non élaborés, pour ne plus projeter l'ombre sur l'autre, et sortir de la dialectique entre les bons et les barbares — une dialectique qui engendre déshumanisation et guerre.

Pour ce faire, il est nécessaire que les responsables politiques des différents pays européens puissent créer des espaces de digestion émotionnelle collective.


Se libérer de la position extrême du nationalisme centré sur soi

La deuxième orientation invite à se libérer de la position extrême du nationalisme centré sur soi.
Le nationalisme exacerbé affirme la primauté d'une communauté définie par une culture, une langue ou une histoire commune. C'est la défense d'une identité close, qui opère une distinction avec l'étranger.
Mais il est possible de défendre une identité sans tomber dans cette fermeture. Il importe donc de distinguer nationalisme et souveraineté. La souveraineté est un terme que l'on retrouve précisément dans les accords d'Helsinki. La souveraineté est étroitement liée à la liberté et au processus démocratique. Elle vise à garantir une autonomie décisionnelle, dans une démocratie saine avec un faible niveau de corruption et une absence d'ingérence étrangère


Se libérer de la position extrême de la disparition des nations

La troisième orientation appelle à se libérer également de la position extrême opposée : la dissolution des nations dans une structure centralisée.
L'Union Européenne ne devrait pas se construire comme une institution centralisée et autoritaire, avec la dérive vers le système pathocratique que nous avons décrit. Elle devrait au contraire promouvoir ce que Kalypso Nicolaidis appelle la subsidiarité active — les interactions vivantes entre ses membres.
Il s'agit donc de transcender la séparation entre « nous » et « eux », sans tomber dans la glorification de la nation (à l'exemple de la partie occidentale de l'Ukraine) ni dans la dissolution des nations (à l'exemple de l'UE). C'est la recherche d'une voie médiane.


Ces trois premières étapes sont des étapes de libération
les suivantes sont des étapes de construction



La voie médiane du holon


Cette voie médiane peut être éclairée par le concept de holon, développé par Arthur Koestler.
Un holon est une entité qui est simultanément une totalité et une partie. Appliqué à une nation, ce concept suppose que la nation accomplit son propre processus d'individuation, soigne ses traumatismes et exerce sa souveraineté — tout en reconnaissant son interdépendance avec les autres nations.
Le nationalisme exacerbé est un holon qui veut s'extraire de sa condition de partie pour devenir un tout absolu et isolé. Le centralisme bureaucratique de Bruxelles est un holon qui oublie qu'il est lui-même composé de holons autonomes et tente de les dissoudre. Les deux erreurs sont symétriques.
Cela nous amène à l'idée d'une communauté européenne fondée sur le souverainisme et la coopération comme on l'a vu dans la précédente vidéo

Considérer l’autre comme un égal

La quatrième orientation porte sur la relation à l'autre — et sur la nécessité de le considérer comme un égal.
Dépasser la frontière entre « nous » et « eux » ne signifie pas effacer les identités mais ne plus traiter l'autre comme ennemi ou inférieur, le reconnaître comme un égal avec qui construire une réalité commune.
Cela implique de comprendre les besoins de l'autre, de restaurer le dialogue et la diplomatie — comme le rapport Tagliavini de 2009 sur le conflit géorgien recommandait déjà de rétablir les liens diplomatiques de l'Europe avec la Russie. Il n'y a pas de vérité absolue et unilatérale, il n'y a pas de pensée unique. C'est par la diplomatie que l'on construit une vision cohérente et partagée de la réalité. Et c'est par la coopération que l'on peut envisager un développement mutuel — ce que Kalypso Nicolaidis a théorisé sous le nom de demoicracy, une Europe des peuples en relation.

Subsidiarité active adaptée à l’identité européenne

Cette subsidiarité active, comme on l'a abordé dans la septième vidéo, pourrait aussi concerner le cœur anthropologique et archétypal de l'Europe.
À partir du moment où les nations européennes ont pacifié leurs émotions perturbatrices résiduelles, ont transcendé la séparation entre « nous » et « eux », sans tomber ni dans le nationalisme fermé ni dans la dissolution, une dynamique relationnelle et énergétique pourrait émerger entre les quatre archétypes jungiens — Senex, Puer, Masculin, Féminin — eux-mêmes en résonance avec les quatre systèmes familiaux que l'on retrouve dans l'aire européenne, comme l'a montré Emmanuel Todd.



Transformer les institutions qui cristallisent la séparation

En France, les forces politiques sont divisées entre les extrêmes (extrême gauche, extrême droite, extrême centre). Il s'agit de réinstaurer un dialogue, tout en sortant d'une logique de confrontation et cela peut passer par la construction de nouvelles institutions comme par exemple le modèle de la double-démocratie, de manière à
favoriser un dialogue entre les forces politiques et la société civile
obliger des forces politiques opposées à co-construire, en mettant les symboliques d'ordre du masculin et du féminin à égalité d'importance

Orienter l’énergie collective vers la 3ème mutation

A partir du moment où les émotions perturbatrices ont été libérées et dépassées au décours du processus d'individuation, l'énergie collective peut s'orienter vers les enjeux fondamentaux de la troisième mutation,
Le premier est le développement d'un espace de paix et de sécurité fondé sur la Communauté de sécurité que nous avions explorée dans la septième vidéo. Le deuxième est le retour du respect du droit international, sans lequel aucune architecture de paix n'est possible.
Le troisième est la multipolarité ET l'interdépendance — accepter que le monde ne soit plus unipolaire et que l'Europe retrouve une voix propre au sein de ce concert. Et le quatrième, enfin, est la conjonction de la science et de la conscience — réunir les savoirs tournés vers la matière et ceux tournés vers l'esprit : psychologie, philosophie, spiritualité. C'est précisément ce que cette série de vidéos a tenté de faire.


La dynamique d'individuation collective à l'échelle de l'Europe est bloquée, entravée par des nations européennes et une Union Européenne toujours prisonnière des émotions perturbatrices. Elle est bloquée par les institutions, par les partis politiques existants qui restent dans la logique de la seconde mutation et du conflit des opposés.
Du fait de l'effondrement de l'UE, sur le plan économique et moral, la période est cependant propice à la transition vers la 3ème mutation. Ce processus appelle à l'émergence de nouveaux mouvements politiques et citoyens porteurs de ce nouveau paradigme. Ce chemin est nécessairement long, comme les traumatismes qui se transmettent sur plusieurs générations, et leur dépassement s'inscrit lui aussi dans le temps long, en commençant par l'individuation de chacun d'entre nous