Économiste, auteur du Capitalisme malade de sa finance, de L'Avenir du capitalisme et de La Trahison des économistes (Gallimard), Jean-Luc Gréau a été interrogé par François Armanet quelques semaines après le déclenchement de la crise financière de 2008, alors que les gouvernements européens venaient d'engager 1 700 milliards d'euros pour sauver les banques. En voici les grandes lignes.
Gréau identifie plusieurs leçons à tirer de la crise : l'aveuglement des gouvernements et de leurs conseillers face à la double bulle immobilière et financière ; le rôle central du surendettement des ménages dans la prospérité occidentale des décennies précédentes ; et surtout la responsabilité de la titrisation -- cette pratique, apparue une trentaine d'années plus tôt, qui permet aux banques de revendre les prêts qu'elles accordent, et qui a ainsi dilué toute responsabilité des prêteurs dans la qualité des crédits accordés. Il relève avec ironie que le sauvetage des banques, financé par les contribuables, profite à ceux-là mêmes qui, peu avant la crise, dénonçaient la prétendue facilité de la dépense publique.
Sur l'ampleur de la crise, Gréau observe qu'elle a atteint le stade du risque systémique -- un blocage des marchés du crédit obligeant les banques centrales à injecter quotidiennement des liquidités. Même dans l'hypothèse la plus favorable d'une stabilisation progressive des marchés, il anticipe une extension mondiale de la récession : recul du pouvoir d'achat, repli de l'investissement des entreprises, incapacité des États à financer des plans de relance après avoir dû sauver le système bancaire, et risque de déstabilisation des pays pauvres ou émergents par la chute des matières premières.
Plutôt qu'une "refondation" du capitalisme -- terme qu'il juge idéologique et inadapté à un système né d'une transformation sociale plutôt que d'une fondation volontaire -- Gréau appelle à une reconfiguration fondée sur un principe de responsabilité généralisée : celle des prêteurs (encadrement de la titrisation), des actionnaires (droit de vote réservé aux détenteurs de capital engagés dans la durée), des États (un système de parités monétaires stables), des producteurs et consommateurs de matières premières (engagements contractuels à moyen terme), et des banques centrales (gestion soumise au contrôle démocratique, prenant en compte l'emploi et la production autant que la stabilité des prix). Il plaide également pour un monde multipolaire où les grandes régions privilégieraient leur demande intérieure plutôt que les échanges tous azimuts de la mondialisation.
Interrogé sur un possible retour de l'État-providence, Gréau met en garde : le retour de l'État comme "secouriste" du système financier ne signifie pas son retour comme producteur de norme et gardien de l'éthique des affaires -- les mêmes acteurs financiers, sauvés par les États, continuant selon lui à défendre un libre-échange accru des marchandises et des capitaux, au détriment du contrôle démocratique.
Sur la perspective d'un nouveau Bretton Woods, il distingue deux issues possibles : soit un accord qui renoue avec l'ambition originelle de stabilisation économique et monétaire au service de la prospérité, soit une nouvelle soumission des populations aux exigences des marchés financiers déjà renfloués par les États. Il voit dans la lutte contre les paradis fiscaux -- qu'il juge indispensable à toute reconstruction du système financier international -- la véritable pierre de touche permettant de juger la sincérité d'un tel accord.