LE RAPPORT TAGLIAVINI : CE QUE RÉVÈLE L'ENQUÊTE SUR LA GUERRE DE GÉORGIE DE 2008

Le 2 décembre 2008, le Conseil de l'Union européenne établit une Mission d'enquête internationale indépendante sur le conflit en Géorgie (CEIIG), dirigée par la diplomate suisse Heidi Tagliavini. C'est la première fois de son histoire que l'Union européenne décide d'intervenir concrètement dans un conflit armé par une mission d'enquête. Le rapport, remis en septembre 2009, tient en trois volumes : le Volume I (l'analyse et les conclusions), le Volume II (441 pages, consacrées presque exclusivement au droit international humanitaire et aux droits de l'homme), et le Volume III (une annexe documentaire de plus de 250 Mo). Une traduction française officielle du Volume I est disponible, hébergée par la Cour européenne des droits de l'homme : lien vers le document.

Ce rapport, rarement cité malgré son statut officiel, détaille une implication étrangère dans la préparation militaire de la Géorgie bien plus dense que ce que la mémoire collective a retenu du conflit. Voici ce qu'il documente, complété par des recherches croisées.

L'implication américaine

Le rapport est explicite sur l'ampleur du soutien américain à la Géorgie dans les années précédant la guerre : aide économique généreuse (la Géorgie devenant l'un des principaux bénéficiaires de l'aide américaine par habitant), et surtout un vaste programme d'aide militaire en formation, équipement et moyens financiers. Le passage central du rapport (§8, Volume I) :

« Selon les informations disponibles, les forces armées géorgiennes comptaient plus d'une centaine de conseillers militaires américains lorsque le conflit éclata en août 2008, et un nombre encore plus élevé de spécialistes et conseillers américains auraient été actifs dans les différentes sphères du pouvoir et de l'administration du pays. »

Les effectifs de l'armée géorgienne avaient à peu près doublé sous la présidence Saakachvili par rapport aux années Chevardnadze, et les dépenses militaires étaient passées de moins de 1 % à 8 % du PIB géorgien.

La République tchèque

Le rapport cite la République tchèque, aux côtés de l'Ukraine et d'Israël, comme fournisseur de soutien militaire "considérable, en équipement et dans une certaine mesure en entraînement". Concrètement, Prague a fourni à la Géorgie 15 avions-écoles L-29 et L-39, des appareils pouvant être reconvertis en avions d'attaque légère.

Ce soutien s'explique par une proximité historique et politique assumée : la Géorgie figure sur la liste des pays prioritaires de l'aide internationale tchèque, et la République tchèque est un investisseur important dans le pays. Radio Prague International souligne le parallèle fait spontanément par les Tchèques entre l'invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en 1968 et celle de la Géorgie en 2008 -- une solidarité entre anciens pays du bloc soviétique, plutôt qu'un simple calcul stratégique.

Israël : une coopération qui se retourne à la veille de la guerre

Le rapport décrit la contribution israélienne comme "technologique et qualitative plutôt que quantitative". Dans les faits, cette coopération, vieille de sept ans, était facilitée par deux ministres géorgiens d'origine juive et hébréophones : le ministre de la Défense Davit Kezerashvili (ancien citoyen israélien) et le ministre de la Réintégration Temur Yakobashvili.

Israël a fourni armes d'infanterie, équipements de vision nocturne, modernisation des avions d'attaque Su-25 géorgiens, et surtout des drones de reconnaissance Hermes 450 (Elbit Systems), utilisés par la Géorgie pour surveiller l'Abkhazie. Entre 3 et 7 de ces drones ont été abattus entre mars et mai 2008 -- une enquête de l'ONU confirmant qu'au moins un a été abattu par un avion de chasse russe, en violation de l'accord de cessez-le-feu de Moscou de 1994.

Le fait le plus significatif : selon l'ambassadrice d'Israël en Russie (RIA Novosti, 4 septembre 2008), Israël a suspendu toutes ses livraisons d'armes à la Géorgie **une semaine avant le déclenchement du conflit**, sous la pression de la Russie, celle-ci ayant laissé entendre qu'elle vendrait sinon des systèmes de défense avancés à l'Iran et à la Syrie. Une allégation plus spéculative, issue de courriels internes divulgués de la société privée de renseignement Stratfor, veut qu'Israël ait même transmis à la Russie les codes de liaison des drones Hermes 450 géorgiens, en échange de renseignements russes sur les systèmes antimissiles vendus à l'Iran -- une source non officielle, à traiter avec prudence.

L'Ukraine : le fournisseur principal selon la Russie, et une crise politique interne

Le rapport cite l'Ukraine en tête des fournisseurs de soutien militaire à la Géorgie. Selon le général Anatoli Nogovitsyne, chef adjoint de l'état-major russe (13 septembre 2008), l'Ukraine était "le leader des livraisons, sans conteste et sans condition, en volume d'armes fournies à la Géorgie". L'accusation la plus grave porte sur la vente de systèmes de défense antiaérienne Buk-M1, utilisés selon la partie russe pour abattre plusieurs avions russes pendant la guerre.

L'organisme public ukrainien d'exportation d'armes a démenti toute livraison "depuis le début du conflit armé" -- un démenti qui ne porte donc pas sur la période antérieure à la guerre.

Cette affaire a eu des répercussions politiques majeures en Ukraine même : le président Iouchtchenko, fermement pro-géorgien, a accusé sa propre Première ministre, Ioulia Timochenko, plus mesurée dans sa condamnation de la Russie, de "trahison et corruption politique". Ce désaccord a contribué à l'effondrement de la coalition pro-occidentale au pouvoir en septembre 2008, puis à la dissolution du Parlement ukrainien par Iouchtchenko en octobre 2008. Une commission d'enquête parlementaire ukrainienne a ensuite évoqué des documents confirmant la vente illégale de Buk-M1. Les ventes d'armes ukrainiennes vers la Géorgie se sont poursuivies après la guerre : selon un parlementaire ukrainien (octobre 2009), sur 2,5 milliards de dollars de ventes d'armes en quatre ans, seuls 200 millions environ auraient atteint le budget de l'État -- suggérant une corruption massive dans ce commerce.

L'Ukraine a de son côté accusé la Russie d'avoir armé à la fois la Géorgie et l'Abkhazie/l'Ossétie du Sud avant le conflit, en violation d'un embargo international sur les armes vers l'Abkhazie datant de 1992.

L'exercice militaire "Immediate Response" (juillet 2008)

Le rapport mentionne que "mi-juillet, un exercice militaire américain annuel dénommé 'Immediate Response' se déroula sur la base de Vaziani, à l'extérieur de Tbilissi, avec la participation d'environ 2 000 militaires géorgiens, américains, arméniens, azerbaïdjanais et ukrainiens" -- soit trois semaines avant le déclenchement de la guerre.

Les chiffres précis : 1 630 soldats géorgiens, environ 1 000 soldats américains, mais seulement 10 militaires chacun pour l'Arménie, l'Azerbaïdjan et l'Ukraine -- une participation symbolique. Coût : 8 millions de dollars, financé par le département de la Défense américain. L'objectif officiel de l'exercice, selon le commandement militaire américain, n'était même pas directement lié à la Russie : "préparer l'armée géorgienne pour ses opérations en Irak", où la Géorgie maintenait alors un contingent de 2 000 soldats au sein de la coalition dirigée par les États-Unis.

Le lien avec le sommet de l'OTAN de Bucarest (avril 2008)

Le rapport identifie lui-même le sommet de Bucarest comme un facteur ayant "encore compliqué le contexte international" des événements. La déclaration de Bucarest contient une formule inhabituelle : "Nous avons convenu aujourd'hui que ces pays [Géorgie, Ukraine] deviendront membres de l'OTAN" -- sans calendrier concret, la décision sur le plan d'action pour l'adhésion (MAP) étant repoussée à une révision en décembre 2008. La Russie a immédiatement qualifié cette dynamique de provocation.

Aucun lien causal direct n'est documenté entre ce sommet et l'exercice Immediate Response -- ce dernier étant un exercice annuel, planifié indépendamment. Mais un député russe, interrogé le 15 septembre 2008, établissait un lien plus large : "les discussions de l'OTAN avec la Géorgie sur son adhésion ne font qu'encourager Tbilissi à planifier de nouvelles actions militaires" -- visant l'ensemble de la trajectoire d'engagement OTAN-Géorgie de l'année 2008, dont Bucarest est le jalon le plus visible.

2008 / 2022 : le contraste de l'activité diplomatique européenne

Le rapport crédite explicitement le président français Nicolas Sarkozy, en sa qualité de président du Conseil européen, d'avoir obtenu un cessez-le-feu en quatre jours : guerre déclenchée le 7-8 août 2008, Sarkozy à Moscou et Tbilissi le 12 août, cessez-le-feu obtenu ce même jour, accord de mise en oeuvre le 8 septembre.

En 2022, aucun dirigeant ou institution européenne n'a occupé un rôle de médiation comparable dans la guerre en Ukraine. Les seules négociations directes russo-ukrainiennes ayant eu lieu (Biélorussie fin février, Istanbul fin mars 2022) ont été médiées par la Turquie, pas par l'Union européenne. Le rôle de l'UE dans ce conflit s'est concentré sur les sanctions et l'aide militaire et financière, non sur la médiation directe. Plus de trois ans après le déclenchement de la guerre, aucun cessez-le-feu négocié comparable à celui de 2008 n'a été obtenu.


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