Le principe de concurrence est la pierre angulaire des traités européens depuis le traité de Rome, qui considérait déjà les services d'intérêt général comme de simples dérogations aux règles de la concurrence. L'Acte unique (1986) engage ensuite un processus de libéralisation généralisée, si bien que l'ouverture à la concurrence devient, dès cette période, le principe directeur de la transformation des services publics. Le traité de Maastricht accentue encore cette orientation libre-échangiste. Le traité d'Amsterdam introduit certes, en 1997, un nouvel article -- numéroté provisoirement 7 D lors des négociations, puis consolidé comme article 16 du traité instituant la Communauté européenne -- reconnaissant le rôle des services d'intérêt économique général et leurs particularités au regard de l'ouverture à la concurrence. Mais cette reconnaissance reste d'une portée juridique limitée : l'Union européenne demeure, depuis, fortement engagée dans un processus de libéralisation des services publics (énergie, postes, télécommunications, transports).
Grâce au droit de la concurrence, l'Union européenne s'est transformée en ce que le sociologue Wolfgang Streeck a appelé une machine à libéraliser le capitalisme européen, sous l'action conjointe de la Commission et de la Cour de justice (Du temps acheté, la crise sans cesse ajournée du capitalisme européen). Cette machine agit sur deux plans distincts, mais dont l'origine est commune : le principe de concurrence libre et non faussée à l'intérieur du marché commun, posé dès le traité de Rome (1957), et l'ouverture douanière vers l'extérieur, qui en est le prolongement logique -- puisque ce même traité de Rome prévoyait déjà, à terme, un tarif douanier commun appelé à baisser fortement : fixé en 1968 à la moyenne des tarifs nationaux des Six (de l'ordre de 10 à 20 % selon les produits industriels), il a ensuite été réduit d'environ 35 % lors du Kennedy Round (1964-1967), puis à nouveau de 35 % lors du Tokyo Round (1973-1979), pour se stabiliser depuis le début des années 2000 autour d'une moyenne de 4 % sur les produits industriels -- avec de fortes variations selon les secteurs, de 0 % pour l'électronique jusqu'à plus de 17 % pour certains produits alimentaires transformés. Ce n'est donc pas une dérive récente ou accidentelle : c'est une simple application, poursuivie sur plusieurs décennies, du logiciel fixé par les traités fondateurs.
Sur le plan interne, la politique de la concurrence menée par la Commission est critiquée comme dogmatique : elle privilégierait le marché au détriment de l'entreprise et de l'investissement de long terme, et s'opposerait au renforcement de politiques industrielles stratégiques par le refus de fusions entre grands groupes européens. L'exemple le plus souvent cité est le refus, en 2019, de la fusion entre le français Alstom et l'allemand Siemens dans le secteur ferroviaire : la Commission a estimé que ce rapprochement créerait une position dominante sur le marché européen, sans tenir compte du fait que le véritable concurrent des deux groupes, le chinois CRRC -- premier constructeur ferroviaire mondial, massivement soutenu par l'État chinois -- opère à l'échelle mondiale. Le rapport remis par Mario Draghi à la Commission en septembre 2024 fait de cette doctrine l'un des freins majeurs à la compétitivité européenne, et appelle à raisonner désormais à l'échelle du marché mondial plutôt qu'à celle du seul marché intérieur.
Sur le plan externe, cette même logique s'est traduite par une ouverture commerciale toujours plus poussée : la CEE puis l'Union ont évolué, comme le rappelle la page La construction européenne, vers la zone économique la plus ouverte au monde à partir de 1995 -- un basculement porté à l'origine par la vision britannique de l'Association européenne de libre-échange (1960), mais qui rejoint directement l'objectif inscrit dans le traité de Rome. Cette ouverture unilatérale s'est faite alors même que les principaux partenaires commerciaux de l'Union n'appliquaient pas les mêmes règles : la Chine soutient ses secteurs stratégiques par des subventions massives (aides directes, prêts à taux préférentiel, allègements fiscaux), que l'OCDE évalue à trois à huit fois supérieures à celles dont bénéficient les entreprises des pays membres de l'organisation. Le cas du solaire est emblématique : l'Union avait instauré en 2013 des droits de douane antidumping sur les panneaux photovoltaïques chinois après avoir constaté l'existence de subventions illégales ; ces droits ont été supprimés en 2018 au nom d'un déploiement plus rapide des énergies renouvelables, rouvrant le marché européen à une concurrence chinoise fortement subventionnée et précipitant la disparition de plusieurs producteurs européens. La Chine fabriquait en 2025 plus de 80 % des panneaux solaires et 83 % des batteries installées dans le monde. Les États-Unis, de leur côté, ont opté pour une réponse inverse avec l'Inflation Reduction Act (2022), qui mobilise environ 370 milliards de dollars de crédits d'impôt conditionnés à une production nord-américaine -- un protectionnisme assumé, à l'opposé de l'ouverture unilatérale pratiquée par l'Union.
Concurrence à l'intérieur, ouverture sans réciprocité à l'extérieur : ce sont les deux faces d'un même principe fondateur, dont le rapport Draghi souligne qu'il explique une part significative du décrochage économique de l'Union face à la Chine et aux États-Unis -- un décrochage chiffré par le rapport à un écart de PIB passé de 4 % d'avance sur les États-Unis en 2002 à un retard estimé entre 12 % et 30 % selon les méthodes de calcul en 2023-2024. Cette lecture n'est cependant pas consensuelle : d'autres économistes répondent que l'absence de contrôle de la concurrence en Chine engendre des surcapacités et un dumping non soutenables à terme, et que la réponse devrait passer par des instruments commerciaux (droits antidumping, réciprocité) plutôt que par un assouplissement du droit de la concurrence interne.
Selon cette analyse, l'impuissance économique de l'Europe serait ainsi organisée conjointement par la BCE, la direction générale de la Commission chargée de la concurrence, et la Cour de justice -- dont la jurisprudence, on l'a vu au point précédent, a constamment oeuvré dans le même sens libéralisateur. Un exemple souvent cité : les subventions américaines à l'exportation dites « FSC » (Foreign Sales Corporations, dont bénéficiaient notamment Boeing et Microsoft) ont été condamnées par l'OMC dès 1999-2000. Il faudra pourtant attendre mars 2004 pour que la Commission se décide à imposer des sanctions aux États-Unis afin d'obtenir leur abrogation. La Commission a alors opté pour une montée en puissance progressive : un droit de douane additionnel d'environ 5 %, portant sur un premier lot de produits américains représentant environ 16 millions de dollars, augmentant ensuite d'un point de pourcentage chaque mois tant que les États-Unis ne se conformaient pas à la décision de l'OMC -- au lieu d'appliquer d'emblée le plafond de 4 milliards de dollars de sanctions annuelles que l'OMC avait autorisé.