La guerre russo-géorgienne d'août 2008 n'est pas apparue de nulle part. Comme pour l'Ukraine, elle s'inscrit dans une trajectoire longue de rapprochement entre la Géorgie et l'Occident, documentée étape par étape depuis le milieu des années 1990 -- un rapprochement dont le rapport Tagliavini constitue, dix ans plus tard, à la fois le point d'orgue et le seul examen officiel indépendant.
La défaite russe lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996) marque un tournant. Profitant de cet affaiblissement, les États-Unis entendent renforcer la souveraineté des nouveaux États indépendants du Sud du Caucase, avec pour objectif assumé de découpler la région de la sphère d'influence que la Russie cherche à préserver sur sa frontière sud. Dès 1995, l'administration américaine privilégiait déjà la construction d'un oléoduc reliant l'Azerbaïdjan à la Turquie via la Géorgie. Le Parlement européen adopte sa première stratégie transcaucasienne en janvier 1997. La Géorgie, elle, engage dès cette période une diplomatie active de rapprochement avec l'Occident, tout en tentant, du moins dans le discours d'Édouard Chevardnadze, de ne pas ériger de "mur de Berlin" au Caucase.
Cette même période -- le milieu des années 1990 -- voit par ailleurs les États-Unis utiliser ou tolérer, ailleurs dans l'ex-URSS et dans les Balkans, des mouvements islamistes comme leviers tactiques temporaires contre leurs adversaires du moment, avant que le tournant de 2001 ne mette fin à cette logique. Le cas le mieux documenté est celui de la Bosnie : en 1994, l'administration Clinton donne secrètement son feu vert à un transit d'armes iraniennes via la Croatie vers les forces bosniaques, malgré l'embargo de l'ONU que les États-Unis s'étaient publiquement engagés à faire respecter -- un fait établi par une enquête du Congrès américain (rapport de la Chambre des représentants n°105-804, 1998). En Tchétchénie, sur la même période, un basculement structurellement comparable s'opère : l'islam soufi traditionnel y cède du terrain face à un wahhabisme importé par des combattants étrangers, pour beaucoup vétérans du djihad afghan des années 1980 -- un djihad que les États-Unis et l'Arabie saoudite avaient alors conjointement financé contre l'URSS. Contrairement au cas bosniaque, aucune source fiable ne documente cependant un financement américain direct de ce basculement tchétchène : les accusations en ce sens proviennent presque exclusivement de responsables russes, sans preuve corroborante, tandis que le financement réellement établi provient d'Arabie saoudite et des réseaux privés du Golfe. Le contexte général de l'époque -- une tolérance américaine envers certains mouvements islamistes utiles contre des adversaires ponctuels -- reste néanmoins un fait établi, y compris s'il ne s'étend pas au cas tchétchène lui-même.
Cette même année, l'ancien conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski publie Le Grand Échiquier, ouvrage qui formule explicitement la doctrine sous-jacente à cette poussée occidentale. Brzezinski y identifie cinq "pivots géopolitiques" -- États dont la position stratégique conditionne, selon lui, l'équilibre eurasiatique : l'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Turquie, l'Iran, la Corée. Sa formule sur l'Ukraine est restée célèbre : "Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un Empire pour redevenir un pays." La Géorgie, pour sa part, n'est pas nommée "pivot" à titre individuel, mais elle est intégrée à un concept voisin : les "Balkans eurasiens", une zone de neuf pays instables (dont la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan) convoitée par la Russie, la Turquie, l'Iran et la Chine. Brzezinski y propose pour ces trois pays du Caucase un statut de "membre associé", destiné à faciliter leur rapprochement progressif avec les structures européennes et atlantistes.
La logique d'ensemble du livre appelle d'abord à détacher l'Ukraine de la Russie -- ce détachement devant, selon Brzezinski, contraindre la Russie à renoncer à son ambition impériale -- avant d'envisager, dans un second temps, une intégration progressive de la Russie elle-même à une Europe élargie. Cette séquence suppose un renoncement pacifique de la Russie à son statut impérial. Ce n'est pas ce qui s'est produit : en 2014 puis en 2022, la Russie a choisi la confrontation armée plutôt que l'accommodement anticipé par cette doctrine -- une divergence entre la théorie et son application que plusieurs réalistes des relations internationales, dont John Mearsheimer, ont identifiée comme la limite structurelle de ce raisonnement.
Le 18 novembre 1999, en marge du sommet de l'OSCE à Istanbul, le président Bill Clinton préside lui-même la cérémonie de signature de l'accord fondateur de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), entouré des présidents d'Azerbaïdjan, de Géorgie, du Kazakhstan et du Turkménistan. Sa formule, ce jour-là : "Ces accords qui viennent d'être signés sont véritablement historiques." L'objectif, documenté par plusieurs sources académiques, est explicite : contourner à la fois la Russie et l'Iran dans l'acheminement des hydrocarbures de la mer Caspienne vers les marchés occidentaux. La voie iranienne, pourtant la plus courte, est écartée d'emblée, Téhéran figurant sur la liste américaine des "États voyous" ; la voie géorgienne est retenue précisément parce qu'elle évite tout passage par la Russie. Les travaux commencent en 2000, l'oléoduc entre en service en 2005. Des accords ultérieurs organiseront la formation par des unités de l'OTAN et des forces américaines des troupes géorgiennes et azerbaïdjanaises chargées de la protection du tracé.
Novembre 2003 : la contestation des élections législatives contestées débouche sur la démission d'Édouard Chevardnadze et l'arrivée au pouvoir de Mikheïl Saakachvili. Le rôle occidental dans cette transition est largement documenté :
Le 29 octobre 2004, la Géorgie devient le tout premier pays au monde à conclure un plan d'action individuel pour le partenariat (IPAP) avec l'OTAN -- un rôle de pionnier pour ce nouveau mécanisme, avant que l'Azerbaïdjan (2005), l'Arménie (2005), le Kazakhstan et la Moldavie (2006) ne suivent le même chemin. L'IPAP fixe des objectifs de réforme politique et de défense, et vise l'interopérabilité militaire avec l'OTAN -- un mécanisme comparable au plan d'action OTAN-Ukraine adopté en 2002. En 2008, un référendum organisé en Géorgie voit 77 % des électeurs se prononcer en faveur de l'adhésion à l'OTAN -- un score sans commune mesure avec les niveaux de soutien à l'adhésion nettement plus bas observés en Ukraine à la même période. L'IPAP géorgien sera remplacé en 2009 par un programme national annuel, dans la continuité des aspirations d'adhésion.
Cette trajectoire de douze ans (1996-2008) débouche sur la guerre russo-géorgienne d'août 2008, dont le rapport de la Mission d'enquête internationale indépendante, remis en septembre 2009 sous la direction de la diplomate suisse Heidi Tagliavini, reste à ce jour le seul examen officiel et indépendant. Ce rapport documente notamment la présence de plus d'une centaine de conseillers militaires américains au sein des forces géorgiennes au moment du déclenchement du conflit, ainsi qu'un soutien militaire tchèque, ukrainien et israélien antérieur à la guerre -- autant d'éléments qui viennent compléter, sans la contredire, la trajectoire retracée ci-dessus.
En 2019, la RAND Corporation publie, à la demande du bureau de la revue quadriennale de défense de l'armée américaine, un rapport intitulé Extending Russia: Competing from Advantageous Ground. Ce document de 354 pages recense, domaine par domaine, une série de mesures à "coût imposé" destinées à mettre sous pression l'économie, l'armée et le prestige politique de la Russie. Dans son chapitre consacré aux mesures géopolitiques figure explicitement la "mesure 4 : exploiter les tensions dans le Caucase du Sud" -- soit exactement la région que Brzezinski identifiait, vingt-deux ans plus tôt, comme l'un des maillons faibles de la périphérie russe. RAND elle-même a précisé, dans une note d'avril 2022, que ce rapport présente un éventail d'options soumises à une analyse coût-bénéfice, et non un plan déjà arrêté ou exécuté -- une nuance nécessaire, sans que cela retire au document sa valeur de témoignage sur la continuité de cette pensée stratégique depuis la fin des années 1990.