L'IMAGINAL

plan du site

L'Imaginal désigne, dans le vocabulaire forgé par Henry Corbin et repris par Pierre Solié, l'espace de conjonction entre l'Imaginaire et le Symbolique -- le monde des archétypes et des mythes de l'inconscient collectif, pont entre la conscience ordinaire et l'inconscient collectif.

Les archétypes, principes organisateurs de la psyché

L'inconscient n'est pas seulement le réservoir de pulsions refoulées (Freud). La plongée dans l'inconscient collectif active les patterns organisateurs de l'inconscient, les archétypes. Ces derniers véhiculent les traces de l'existence ancestrale (expériences collectives et mythes fondateurs de l'humanité) mais sont aussi des principes organisateurs de la psyché et du monde, le fondement du psychisme qui permet à l'inconscient personnel d'exister. L'archétype est une forme vide qui permet la manifestation et l'organisation de l'inconscient. Les archétypes (Puer, Senex, Animus, Anima, Persona, Ombre, Soi...) possèdent une capacité d'organisation de la psyché. Ils rappellent les Idées métaphysiques de Platon et peuvent se manifester dans le monde sensible sous toutes formes de représentations, d'images archétypiques selon la culture dont est issu l'individu. Les Idées platoniciennes sont un principe de formation qui permet aux choses d'exister, de l'ordre de l'universel et de l'intemporel. Les archétypes sont hors du temps, ils représentent le fondement de la psyché qu'ils organisent comme ils structurent l'univers. Les images archétypiques ne sont qu'une mise en forme, une projection de l'archétype qui, en lui-même, est vide. L'archétype est une forme du vide qui peut se manifester sous la forme d'une image archétypique.

Pour Jung, le moi est un complexe formé d'un certain nombre de tendances variables au cours du temps. L'enfant a pour tâche de construire ce moi afin d'asseoir les bases de sa personnalité. C'est un processus d'individualisation.

À partir d'environ 35 ans selon Jung, cette différenciation se poursuit avec le processus d'individuation. Le moi doit renoncer à la toute-puissance pour se mettre à l'écoute d'une puissance supérieure, d'un guide inconscient, le SOI, l'organisateur de l'inconscient qui accompagne le processus de différenciation d'un chaos et d'une identité archaïque à un certain ordre selon des modalités archétypiques (la rencontre avec l'ombre, la naissance de l'anima ou de l'animus, le SOI). Le processus d'individuation permet la réalisation d'une personnalité plus authentique. Il faut construire sa persona puis y renoncer.

Puer, Senex et l'archétype Mercure

Le centre coordinateur entre les différents pôles, l'archétype Mercure, est au coeur du processus d'individuation, avec la double opposition Puer-Senex / principe masculin-féminin :

Masculin
Puer
Mercure
Senex
Féminin

Le Senex représente ce qui fait obstacle au renouvellement de la conscience attachée à ses vieilles valeurs et à son conditionnement. Il représente l'inertie et la résistance au changement. C'est le côté obscur de la conscience, le sorcier qui cherche à s'emparer du MOI pour bloquer le développement de l'âme (de l'anima), l'archétype du chef, du souverain qui exerce son pouvoir par la force et la violence.

Par le sacrifice de la volonté de puissance, l'intégration de l'ombre (processus d'endogamie symbolique), le Senex se transforme alors en l'archétype du vieux sage, pôle intégrateur de la sagesse et de la justice. Il incarne donc la sagesse et la juste mesure. Dans son aspect positif, transmuté, le Senex structure l'individu. Le Senex représente le côté structuré de la personnalité capable d'intégrer et de mettre en forme la créativité du Puer. La prise de conscience de l'ombre a pour corollaire le dégonflement de l'image mythique du Puer, et une plus juste relation entre le Puer et le Senex, de même qu'une plus grande tolérance dans la vie, l'intégration dans le concret et la réalisation de la créativité. On aime l'autre pour ses qualités, on l'aime aussi pour ses défauts et ses faiblesses : c'est le renoncement à l'âge de l'idéal pour passer à l'âge de la miséricorde.

Le Puer, en opposition au Senex, représente la tendance au renouvellement de la conscience, à l'expression de nouvelles potentialités inhibées par le Senex, au renouveau ou à la révolte avec son impétuosité et son exaltation, voire son côté anarchisant. C'est le Puer qui, par ses velléités d'indépendance, bouleverse les valeurs contraignantes du passé.

Mais le Puer est aussi un éternel adolescent plein d'enthousiasme. Il possède un aspect créatif mais manque d'endurance. Pour le Senex, le Puer est un anarchiste. Pour le Puer, le Senex est un tyran ou un conservateur.

Le côté positif du Puer se manifeste par la créativité, l'adaptation au changement, dans la vie, et dans la confrontation permanente de l'individu avec son inconscient permettant l'intégration de l'énergie psychique. Mais pour cela, le Puer doit se confronter au Senex, accepter les contraintes de la vie et sa condition mortelle.

C'est généralement dans la seconde partie de la vie, par la confrontation avec l'ombre et la prise en compte pour soi-même de l'ombre (et non sa projection sur l'autre), que le sujet opère la transmutation de l'ombre.

Le Mercure est au centre de ce processus d'individuation. Dans la mythologie, Mercure est le messager des dieux. C'est le psychopompe, le seul dieu à pouvoir revenir des enfers : il reste éveillé au royaume des ombres et peut explorer les profondeurs de la psyché. Il a un caractère malicieux : c'est le fou divin. Mais il a aussi un caractère dangereux : c'est le fou en haillons, laissant présager le risque de désintégration de la conscience dans une psychose. Mercure est le dieu du commerce, et aussi le dieu des menteurs et des voleurs, le larron. Dans son aspect primitif, indifférencié, c'est l'état de non-différenciation des opposés. Dans son aspect différencié, c'est l'union du masculin et du féminin, représenté dans les textes alchimiques par le mariage sacré entre le Roi et la Reine, le Hieros Gamos. Mercure est aussi l'union du Puer et du Senex, du vieux roi et de son fils. Il permet la réunification des opposés dans le SOI final, pleinement différencié et réalisé. Il siège aux carrefours : il est l'élément médiateur et coordinateur entre les partis opposés. Ce processus d'individuation est un processus qui se réalise en conscience. Dans son état indifférencié, où Mercure risque de conduire à la folie, la conscience subit un processus d'éclatement (la psychose) avec des mécanismes de défense archaïques tels que le clivage ou le déni. Le secret bancaire, la non-coopération fiscale et judiciaire, les paradis fiscaux, les faux-monnayeurs au sens de Maurice Allais, la corruption, les mensonges sont autant d'aspects indifférenciés du Mercure, qui conduit ainsi par exemple à la folie financière qui éclate en septembre 2008.

Par le sacrifice de la volonté de puissance, par un processus d'endogamie symbolique, le retrait des projections, par la prise en compte de l'ombre pour soi-même, le principe masculin renonce à la toute-puissance, à la volonté d'emprise sur l'autre, subit une mort symbolique pour renaître à un état de conscience supérieur, pour gagner en féminité miséricordieuse, permettant d'entreprendre un dialogue intuitif avec le monde, ce qui témoigne de l'individuation de l'anima en l'homme.

De la même façon, le principe féminin perd de sa puissance-femelle sauvage et archaïque (les pulsions de type cannibalique) pour gagner en masculinité et en énergie créatrice, permettant d'entreprendre un dialogue rationnel avec le monde, et témoignant de l'individuation de l'animus en la femme.

Le processus d'individuation

Renoncer à la persona, le retrait des projections et l'intégration de l'ombre, se différencier, se libérer des images parentales après avoir accepté l'héritage familial, découvrir sa véritable nature et se reconnaître comme un individu centré sur le SOI, reconnaître l'autre et intégrer la contradiction pour conjoindre les opposés : toutes ces étapes font partie de ce travail d'individuation et d'évolution de la conscience qui, dans sa quête mystique, se libère de son côté animal et instinctif. En paraphrasant Nietzsche, par le renoncement à la volonté de puissance et la transmutation des instincts, le sage, le créateur, le penseur et l'amoureux sont un. Le sage est libéré de l'espoir (du désir) et de la crainte (haine) et accepte le réel tel qu'il est. Il vit dans le présent et est libéré du passé ou du futur. Il est dans la conscience des ressentis et du mental, désidentifié du mental. Il est sans désir, il n'espère rien et se réjouit de ce qui est. L'amoureux est libéré de la frustration et exprime son amour de bienveillance. Le créateur est libéré de l'ignorance et par son savoir, exprime ses propres potentialités. Le penseur est libéré de l'impuissance et agit de façon juste.

Ainsi s'opère au niveau de la conscience un Hieros Gamos avec son complémentaire psychologique, symbole de la réunion des opposés, de la conjonction de l'Imaginaire et du Symbolique au-delà de ces deux réalités, dans l'Imaginal. Ce terme a été forgé par Henry Corbin (Corps spirituel et terre céleste, Buchet Chastel, 1979) et repris par Pierre Solié, pour exprimer un au-delà des deux réalités de l'Imaginaire et du Symbolique. C'est la contrepartie spirituelle de l'aspect pulsionnel. Le Sujet n'est plus aliéné par l'Imaginaire ni par le Symbolique, et découvre un Autre tel qu'en lui-même il est. La désaliénation du Symbolique, c'est en particulier « la capacité à réfléchir sur les normes afin d'établir des normes pour les normes » (Ken Wilber) -- ce que l'Europe est bien incapable de faire.

Ce Hieros Gamos traduit la réunification du SOI, un SOI pleinement différencié, le SOI final, le Mercure double pleinement différencié, personnifié sous la forme de l'Androgyne dont l'archétype est universel (voir Mircéa Eliade), qui exprime la totalité de la conscience et débouche, comme l'explicite Pierre Solié, sur l'amour du prochain (l'action vertueuse, par transmutation des pulsions esclavagistes) et l'amour universel (par transmutation des pulsions cannibaliques). Cette Androgynie symbolique, psychique, apparaît en miroir par rapport à l'hermaphrodite primitif, biologique, union-confusion du masculin et du féminin, témoignant d'une régression à l'indistinct, aux structures primordiales de la psyché, et symbolisé par le Mercure indifférencié, le Baphomet, représentation du SOI Primaire. Le devenir de la différenciation de cette syzygie réside dans l'androgynie psychique et la conjonction des opposés différenciés. La conjonction n'est ni mélange, ni fusion, ni conflit des opposés.

Le retour du mythe et le lien avec Gusdorf

Ceci est à mettre en parallèle avec les rituels de passage ou les expériences chamaniques dont M. Eliade a montré qu'elles représentaient un retour au monde originaire, un processus d'endogamie symbolique (qui diffère radicalement de l'endogamie et de la régression incestueuse, fusionnelle à la mère) : la plongée dans l'inconscient collectif et la confrontation aux images archétypiques engendrent une revivification de la conscience, une régénération et le développement d'un potentiel créatif. Cette mort symbolique suivie d'une renaissance témoigne de la mort des vieilles structures, du vieux roi, pour permettre l'émergence d'une nouvelle conscience et une réorganisation du dialogue entre principe du Logos et principe d'Eros.

Cette redécouverte du fond mythique dans la conscience moderne rejoint les conclusions auxquelles était parvenu, depuis la philosophie, Georges Gusdorf dans Mythe et métaphysique (Flammarion, 1953). Gusdorf montre que la conscience rationnelle ne supprime pas la conscience mythique, elle la refoule. Les rituels chamaniques, les expériences de mort symbolique et de renaissance décrits par Eliade sont pour lui les formes dans lesquelles la conscience mythique archaïque survit et réapparaît, y compris dans les sociétés les plus rationalisées.

Mais il y a cependant dans cette entreprise toujours le danger d'être submergé par les pulsions archaïques, avec ce que cela comporte comme risque de morcellement, de folie, de psychose.

L'Imaginal est le lieu où peut se produire la rencontre entre l'âme d'une personne et la réalité absolue, la vacuité, entre l'Absolu et la réalité sensible. Il est une étincelle de l'Âme du monde. Chez le mystique, le moi est suffisamment solide pour intégrer le SOI. Dans la folie, le moi trop fragile est absorbé par le numineux et ne peut intégrer cette expérience qui se révèle déstructurante. Le numineux (terme emprunté à la phénoménologie du sacré) réalise une expérience à la fois fascinante et terrifiante qui établit une union des contraires en une structure unitaire. Cette expérience transcendante qui dépasse les antagonismes témoigne de la non-séparation entre le moi et le SOI et du côté ambivalent de tout archétype. Mais cette union des contraires peut engendrer une confusion liée à l'association de deux termes contradictoires, de la même façon qu'une double contrainte peut provoquer un accès délirant.

Le SOI, archétype de la totalité

Le but du processus d'individuation est la mise en place, au sein de la psyché, d'un ordre, symbole d'unité et de totalité, représenté par le SOI. Ce dernier englobe le conscient et l'inconscient, et constitue un nouveau centre de gravité de l'être. Le SOI symbolise le retour à l'unité à travers l'union des contraires, et représente un archétype du divin en l'homme. On parle alors du SOI final, pleinement différencié. Le SOI est l'archétype ordonnateur de tous les archétypes, symbole de totalité au travers de la conjonction des opposés, représentant un centre qui englobe le moi, ordonnant donc le conscient et l'inconscient.


retour au sommaire -- plan du site