Recherche et innovation dans la Communauté européenne polycentrique

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Le problème posé par Mariana Mazzucato

Dans L'État entrepreneur (2013), l'économiste Mariana Mazzucato démontre que le secteur privé ne trouve généralement le courage d'investir dans une technologie qu'une fois que l'État a déjà assumé, en amont, les investissements pionniers à haut risque. Son exemple le plus cité : chaque technologie qui rend l'iPhone « intelligent » -- internet, GPS, l'écran tactile, l'assistant vocal -- a été financée par l'État américain avant d'être commercialisée par le privé. Sa question centrale, restée largement sans réponse institutionnelle : si l'État assume le risque pionnier, pourquoi ne capture-t-il presque aucun retour direct sur cet investissement ? Elle propose qu'il conserve une part d'équité dans les entreprises issues de cette recherche, via un fonds d'innovation public -- pour que le bénéfice, une fois le risque assumé collectivement, ne soit pas intégralement privatisé.

Un autre exemple : la technologie à ARN messager

Le cas de la technologie ARN messager, documenté dans une étude publiée par le BMJ (voir une synthèse), est l'illustration la plus actuelle et la plus solidement chiffrée du problème posé par Mazzucato.

Le financement public des innovations fondatrices des vaccins à ARNm (nanoparticules lipidiques, synthèse et modification de l'ARN, structure de la protéine spike) s'élève à 31,9 milliards de dollars sur trente-cinq ans (1985-2022) aux États-Unis, dont 337 millions avant même le début de la pandémie. Une fois la pandémie déclarée, le gouvernement américain a versé 18,1 milliards de dollars à la seule Moderna, dont 16,2 milliards pour l'achat anticipé des doses.

La capture privée du résultat illustre exactement le problème identifié par Mazzucato : le NIH (l'institut national de la santé américain) détient une copropriété du brevet du vaccin Moderna en raison de son rôle fondamental dans la recherche, depuis l'origine des travaux -- trois de ses chercheurs ont même été un temps listés comme co-inventeurs. Pourtant Moderna prévoyait, pour la seule année 2021, entre 15 et 18 milliards de dollars de revenus tirés des ventes du vaccin. Un différend juridique a opposé le NIH à l'entreprise sur la reconnaissance de cette copropriété. Fin 2022, Moderna a accepté de verser au NIH un paiement de rattrapage de 400 millions de dollars, ainsi que des redevances sur les ventes futures, dans le cadre d'un accord de licence portant sur un brevet précis (la stabilisation de la protéine spike) -- mais l'entreprise continue par ailleurs de contester au NIH toute paternité sur la technologie ARNm elle-même, et garde le contrôle de l'essentiel de sa propriété intellectuelle. Ces 400 millions ne représentent d'ailleurs qu'environ 1 % des 36 milliards de dollars de ventes du vaccin Moderna sur les deux seules années 2021 et 2022 -- la disproportion entre le risque assumé par la puissance publique et le bénéfice qu'elle en retire est flagrante.

Deux précédents plus anciens. L'AZT, premier traitement contre le VIH, a été synthétisé grâce à un financement du NIH dans les années 1980, avant d'être commercialisé par Burroughs Wellcome à plus de 10 000 dollars par an -- un scandale déjà documenté à l'époque par les associations de malades. Le Taxol, anticancéreux majeur, a été développé sur plusieurs décennies par le National Cancer Institute avant d'être licencié à Bristol-Myers Squibb, qui en a tiré des milliards pendant que l'institut public ne récupérait qu'une fraction symbolique de ce retour.

Un exemple vertueux : le CERN

Le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), fondé en 1954 par douze pays européens en dehors des alliances politiques et militaires de la guerre froide, offre une réponse institutionnelle différente au même problème -- non pas la capture financière du retour, mais sa capture sous forme de bien commun cognitif.

Le financement suit un principe déjà mobilisé côté monnaie : les contributions des États membres sont calculées au prorata de leur PIB.

La direction du CERN repose sur une double représentation à chaque siège : chaque État membre est représenté par deux délégués au Conseil, l'un pour les autorités nationales, l'autre pour les milieux scientifiques nationaux. Ni le politique ni l'expertise scientifique ne décide seul.

Le mandat de science ouverte est la pièce qui répond directement à la question de Mazzucato, mais autrement qu'elle ne le propose : les résultats de recherche sont publiés en accès libre, les logiciels développés le sont en open source, les données expérimentales sont partagées publiquement. Le retour sur l'investissement collectif n'est pas monétaire, il est cognitif : la recherche reste un bien commun plutôt que d'être captée ensuite par une poignée d'acteurs privés.

Un exemple d'opposition entre les deux philosophies

Le Human Genome Project (séquençage du génome humain, achevé en 2003, financé à hauteur de 3,8 milliards de dollars) a délibérément choisi de verser ses résultats dans le domaine public plutôt que de les breveter -- exactement sur le modèle du CERN plutôt que sur celui de Moderna. Mais ce choix n'a rien eu d'évident ni d'unanime : à partir de 1998, le HGP s'est retrouvé en course directe avec Celera Genomics, l'entreprise privée fondée par Craig Venter, qui prévoyait de son côté de vendre l'accès à ses propres données et d'explorer le brevetage de portions du génome. Ce n'était pas seulement une rivalité de vitesse : le HGP s'était engagé, via les principes de Bermudes de 1997, à déposer toutes ses données dans une base publique et gratuite dans les 24 heures suivant leur production -- un engagement possible seulement parce que le projet n'était pas soumis à des actionnaires. Celera défendait la logique inverse.

Sous la pression de la Maison Blanche, les deux camps ont fini par annoncer leurs résultats conjointement en 2000, un compromis plutôt qu'une victoire nette de l'un des deux modèles -- mais la philosophie publique l'a largement emporté sur le fond : les tentatives de breveter des séquences génétiques ont fini par provoquer une décision de justice interdisant de breveter un gène dont la fonction est inconnue. Merck avait même financé, en amont, une université publique pour diffuser rapidement des séquences de gènes dans le seul but d'empêcher préventivement leur appropriation par des brevets rivaux.

Le choix entre capture privée et bien commun n'est pas dicté par la nature biomédicale de la recherche, mais reste une décision politique et un choix institutionnel.

La question de la productivité de la recherche privée

Un second argument, complémentaire et de nature différente : le propre modèle de R&D du secteur pharmaceutique privé est structurellement de moins en moins efficace. Au-delà de la question de la capture du bénéfice (Moderna), c'est la productivité même de la recherche privée qui décline depuis des décennies. Ce phénomène est documenté sous le nom de « loi d'Eroom » (Moore à l'envers), formulé par le chercheur Jack Scannell et ses collègues dans un article de référence : le nombre de nouveaux médicaments approuvés par milliard de dollars dépensé en R&D a chuté d'environ 80 fois en termes réels depuis 1950, malgré des progrès scientifiques et technologiques considérables sur la même période. Cette tendance reste documentée en 2024-2025 même si un débat existe sur un possible retournement porté par l'intelligence artificielle et la génomique.

Non seulement le secteur privé capte un bénéfice disproportionné au risque qu'il assume réellement, mais son propre modèle de R&D interne, financé sur fonds propres, devient structurellement de moins en moins capable de produire de l'innovation -- ce qui plaide aussi pour un modèle davantage piloté par la recherche publique ouverte (CERN, fonds à la Mazzucato).

Un précédent oublié : quand le médicament était hors du commerce des brevets

Avant même de chercher un nouveau mécanisme, il faut signaler qu'un mécanisme radicalement différent a déjà existé, et pendant longtemps : les médicaments ont été explicitement exclus de la brevetabilité en France de 1844 à 1959, et en Allemagne de 1877 à 1968 -- plus d'un siècle dans les deux plus grandes puissances industrielles européennes. Ce n'est donc pas un modèle à inventer, mais un modèle à retrouver, car il a été activement en vigueur pendant plus d'un siècle avant d'être abandonné.

Le pôle public du médicament (2020) : une tentative française récente, et son échec documenté. En pleine crise Covid, en mai 2020, une proposition de loi de La France insoumise (rapportée par la députée Caroline Fiat) proposait de créer un pôle public du médicament : un établissement public à caractère scientifique et technique, sous tutelle conjointe des ministères de la santé, de la solidarité et de la recherche, avec un conseil d'administration réunissant CNRS, Inserm, Haut Conseil de la santé publique, associations d'usagers, et des parlementaires incluant l'opposition -- une composition proche, dans l'esprit, de la double représentation politique et scientifique déjà retenue pour le CERN. Son financement devait provenir de la redirection intégrale des 6 milliards d'euros annuels du crédit d'impôt recherche, jugé décorrélé de la recherche réelle (Sanofi a supprimé plus de 2 800 postes de recherche tout en touchant 150 millions d'euros de ce crédit d'impôt en 2018). La proposition prévoyait aussi de rendre systématique la « licence d'office » -- un mécanisme légal français existant depuis 1953, qui permet à l'État de passer outre un brevet pour raison de santé publique, mais qui n'a jamais été utilisé une seule fois en plus de soixante-dix ans d'existence. La commission a rejeté l'article créant le pôle et celui supprimant le crédit d'impôt recherche : un nouvel échec.

Deux régimes selon la nature de la recherche

Plutôt qu'un mécanisme unique, une distinction entre deux régimes de financement et de gouvernance, arbitrée par le médiateur Puer :

Recherche fondamentale, à horizon long, sans application commerciale immédiate (le cas du CERN) : financement mutualisé au prorata du PIB, pilotage à double représentation politique et scientifique au sein de la Chambre des médiateurs, obligation de science ouverte -- aucune privatisation des résultats.

Recherche appliquée, proche du marché, à fort potentiel de valorisation commerciale (le cas visé par Mazzucato -- nanotechnologies, biotechnologies, technologies vertes) : c'est ici que le fonds d'innovation public à prise de participation garde tout son sens, puisque la valeur créée est directement monétisable et serait sinon captée entièrement par le secteur privé une fois le risque public assumé.

Le médiateur Puer arbitrerait entre ces deux régimes selon la nature de chaque projet, plutôt que d'imposer un cadre unique à toute la recherche.

Ce mécanisme complète directement le renvoi déjà posé vers la page monnaie sur l'orientation de la création monétaire vers les activités non polluantes : la question de l'orientation y était traitée, celle du retour sur investissement public reste ici son complément nécessaire.

Le cas Moderna/NIH montre concrètement ce qui est en jeu quand ce second régime -- recherche appliquée à fort potentiel commercial -- n'est régi par aucun mécanisme de ce type : le risque et le financement restent publics, le bénéfice devient privé.

Le fonds d'innovation

Le second régime (recherche appliquée, à la Mazzucato) appelle une architecture institutionnelle plus précise, qui recoupe directement le mandat originel du médiateur Senex. Le fonds d'innovation public deviendrait ainsi l'outil d'exécution opérationnel de ce Plan stratégique à long terme, précisément conçu pour être préservé des fluctuations des cycles électoraux -- la recherche à fort potentiel de transformation exige un horizon que le calendrier politique ordinaire ne peut pas garantir.

La répartition des rôles s'organiserait ainsi :

Un modèle réel, déjà testé, pas une invention théorique. Cette architecture correspond très précisément au modèle de la DARPA américaine (l'agence de recherche avancée de défense), créée en 1958. C'est un modèle dont l'efficacité se mesure sur plusieurs décennies (ARPANET, GPS, financement précoce des vaccins à ARNm avant même le NIH).
 
L'Europe a déjà tenté sa propre version, à deux reprises, avec un résultat qui illustre directement le Senex sous sa forme négative. La stratégie de Lisbonne, lancée en 2000, affichait l'ambition de « faire de l'Union européenne l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici 2010 ». Ce fut un échec. Ce n'est qu'en 2021 que l'Union européenne a créé l'EIC (European Innovation Council), proche du modèle DARPA (mais avec 63 ans de retard) avec ses propres directeurs de programme -- une tentative précise de libérer le potentiel de créativité et d'innovation du Puer, combinant subventions et prises de participation au capital. Le fonds s'inspire directement des travaux de Mariana Mazzucato, invitée par la Commission européenne à en dessiner l'architecture.

Mais de nombreuses critiques se sont élevées. Le budget annuel de l'EIC est 3 à 4 fois moindre que celui de la DARPA. À cela s'ajoutent un manque de ciblage sur l'innovation de rupture, la lourdeur bureaucratique, la lenteur des processus et l'aversion au risque (vouloir sécuriser chaque investissement élimine la variété des paris nécessaires à toute percée réelle, puisqu'un pari risqué a par nature plus de chances d'échouer qu'un projet consensuel). Les retards de paiement ont poussé plusieurs start-up au bord de la faillite. Cela a suscité une enquête du Parlement européen. Le président du conseil consultatif de l'EIC a lui-même reconnu publiquement que certaines entreprises avaient attendu « bien trop longtemps » pour recevoir leur financement. Pour résoudre ce problème de lenteur, l'UE a externalisé la gestion du Fonds EIC à Alter Domus, un gestionnaire de fonds basé au Luxembourg. Il s'avère que cette société a fait l'objet d'une sanction administrative de la part du régulateur financier luxembourgeois (la CSSF) en décembre 2021, pour des manquements dans la gestion du fonds spéculatif Columna Commodities....

Conclusion : une coordination à trois 

En réalité, ce mécanisme ne repose pas sur Puer seul, mais sur une coordination constante entre trois Médiateurs, chacun apportant ce que les autres n'ont pas : le Médiateur Senex fixe l'orientation à long terme (le Plan, protégé des cycles électoraux), le Médiateur Puer pilote l'exécution par les directeurs de programmes et arbitre entre les deux régimes de recherche, et le Médiateur Mercure intervient sur le volet financier et éthique :

Cette coordination à trois est la même que celle déjà esquissée pour l'orientation de la création monétaire vers le non-carboné dans la page monnaie.


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