La monnaie commune au sein de la Communauté européenne polycentrique

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Rappel sur la Communauté européenne polycentrique

La Communauté européenne polycentrique organise, entre autres, le marché intérieur, une monnaie commune, et une protection commerciale fondée sur des critères nominaux. Tout comme la page sur la Cour de sécurité précise un aspect de la Communauté européenne polycentrique pour présenter une référence saine, cette page présente le versant monétaire.

La monnaie unique de l'UE

La construction monétaire européenne, matérialisée par l'Euro et régie par le traité de Maastricht, repose sur le dogme de la monnaie unique. Ce choix a aboli les monnaies nationales et confié la politique monétaire à une banque centrale technocratique indépendante (la BCE). Cette politique n'est plus soumise au choix des citoyens. La politique monétaire n'est plus une question démocratique, elle est traitée comme une affaire purement technique confiée à des experts non élus. Les traités étant quasi-impossibles à réviser (il faut l'unanimité des membres), l'Europe retire du champ électoral les questions économiques majeures. Derrière une façade démocratique, les politiques économiques restent inchangées.
Avec une monnaie unique, les monnaies nationales disparaissent : un seul instrument remplace toutes les autres pour l'ensemble des transactions, internes comme externes -- c'est le choix qui a été fait à Maastricht. La Monnaie Unique (l'Euro actuel) :

Face aux limites de ce modèle (déflation salariale, mise en concurrence des pays membres, perte de souveraineté démocratique, mesures d'austérité), des économistes hétérodoxes et sociologues proposent une alternative majeure : la monnaie commune.

La monnaie commune : un choix politique et démocratique

Avec une monnaie commune, les monnaies nationales continuent d'exister et de circuler pour les transactions domestiques ; une monnaie commune s'y ajoute, utilisée pour les échanges transfrontaliers, les contrats internationaux, éventuellement les réserves de change. La monnaie commune :

Le choix de la monnaie commune n'est pas seulement technique. C'est aussi un choix démocratique avec le rejet de la subsidiarité descendante (l'actuelle UE avec une BCE autonome et sans contrôle démocratique) au profit de la subsidiarité active avec une coopération entre États sur la question monétaire. Avec une monnaie commune, les nations coopèrent tout en gardant leur autonomie. Elles négocient ensemble les règles du jeu externe, tout en conservant le contrôle de leur économie interne.

Une monnaie commune oblige à une négociation permanente sur son usage, son taux de conversion, son pilotage -- exactement le type de friction productive qu'une architecture polycentrique doit assumer plutôt que redouter. Elle permet à chaque nation de garder un levier d'ajustement conforme à ses propres arbitrages en matière d'inflation, de chômage ou de modèle social, plutôt que de les subordonner à un instrument unique optimisé pour la moyenne de l'ensemble.

Des occasions manquées

L'histoire européenne offre cinq occasions où la voie de la coopération monétaire régulée a été disponible -- et pour l'une d'entre elles, expérimentée avec succès -- avant d'être écartée au profit de la concurrence et de la libre circulation des capitaux.

La première remonte à 1948. La Charte de la Havane, signée par 53 pays, et élaborée par le Conseil économique et social de l'ONU, prévoyait une organisation internationale du commerce fondée sur la coopération et un contrôle des mouvements de capitaux. Elle est écartée au profit du Traité de Rome de 1957, qui fait le choix inverse : concurrence libre et non faussée, libre circulation des capitaux à terme. C'est la matrice de tous les choix ultérieurs.

La deuxième occasion est la plus singulière, car elle ne fut pas seulement envisagée mais mise en oeuvre avec succès : l'Union européenne des paiements, créée en 1950 dans le cadre de l'Organisation européenne de coopération économique. L'économiste Robert Salais la documente en détail dans Le Viol d'Europe (PUF, 2013) comme une chambre de compensation des paiements entre les dix-sept pays membres de l'OECE, directement inspirée de la proposition que Keynes avait faite sans succès à Bretton Woods d'une union internationale de compensation organisée autour d'une monnaie commune, le Bancor. Le mécanisme fonctionne huit ans, de 1950 à 1958, et prend fin non par échec mais une fois son objectif de convertibilité atteint -- sans que l'Europe choisisse de prolonger cette logique de compensation multilatérale vers une véritable communauté monétaire. C'est le sens du sous-titre que lui donne Salais : « l'initiative sans lendemains ».

La troisième occasion se présente en 1979, avec la création du Système monétaire européen et de l'ECU. L'ECU, panier de monnaies fondé sur la solidarité et la coopération des banques centrales et sur un Fonds européen de coopération monétaire (FECOM), aurait pu évoluer vers une monnaie commune. Cette trajectoire est interrompue par le tournant néolibéral de 1984-1986 : dérégulation bancaire sous l'impulsion de Jacques Delors, puis Acte unique, puis libre circulation des capitaux effective en 1990, sans harmonisation fiscale préalable -- d'où la spéculation sur les monnaies qui s'ensuit. La clause d'unanimité requise pour tout recul en matière de libération des mouvements de capitaux rend, dès ce moment, le retour en arrière quasi impossible.

La quatrième occasion se présente le 14 février 1984, avec le projet de traité instituant l'Union européenne porté par Altiero Spinelli, adopté par le Parlement européen à une large majorité (237 voix pour, 31 contre, 43 abstentions). Ce texte, d'esprit fédéraliste, allait bien au-delà d'une simple déclaration d'intention monétaire : il prévoyait précisément « le statut et le fonctionnement du Fonds monétaire européen », « les conditions du transfert effectif au Fonds monétaire européen d'une partie des réserves des États membres », « les conditions de la transformation progressive de l'Ecu en monnaie de réserve et en moyen de paiement », ainsi que « les obligations et les contraintes des banques centrales en ce qui concerne la fixation de leurs objectifs en matière de création de monnaie ». C'est une architecture d'Union monétaire complète, adossée à une légitimité parlementaire directe -- et déjà bien plus aboutie sur le papier que ce que Maastricht mettra en place huit ans plus tard. Mais il est écarté par les gouvernements des États membres au profit de leur propre initiative, d'une voie purement économique : le projet d'Acte unique, présenté dès décembre 1985 -- ce même Acte unique qui, comme on l'a vu plus haut, interrompt la trajectoire coopérative ouverte par le Système monétaire européen de 1979.

La cinquième occasion est le hard ECU proposé par le Trésor britannique en 1990 : une treizième monnaie, aussi forte que la plus forte des monnaies membres, coexistant avec les monnaies nationales plutôt que les remplaçant. Elle est écartée au profit du projet de monnaie unique, qui aboutit en 1992 au traité de Maastricht.

Le rôle de l'European Round Table of Industrialists

Le choix de la monnaie unique a répondu aux besoins des multinationales et du marché (liberté de mouvement des capitaux) plutôt qu'à une réflexion sur la souveraineté monétaire des nations. Le rôle de l'European Round Table of Industrialists (ERT) -- un cercle d'une quarantaine de dirigeants des plus grandes multinationales européennes, fondé en 1983 -- dans la construction de cette architecture est établi par la recherche académique. Dans ses travaux sur l'agence de classe transnationale en Europe, Bastiaan van Apeldoorn montre que l'ERT a agi comme metteur en agenda et co-artisan de l'Acte unique, et qu'il a promu l'inscription des étapes de l'Union économique et monétaire dans le traité de Maastricht, en aidant activement la Commission européenne à convaincre les États membres réticents. 

Peut-on aller plus loin et affirmer que cette architecture visait, de façon délibérée, à contraindre les nations plutôt qu'à répondre à un objectif premier de compétitivité dont la perte de souveraineté nationale n'aurait été qu'un effet accepté ? Stephen Gill formule explicitement cette thèse sous le nom de « nouveau constitutionnalisme » ou « néolibéralisme disciplinaire » : selon cette lecture, des dispositifs comme l'indépendance de la BCE, la clause d'unanimité sur la libération des capitaux, ou l'irréversibilité de l'euro ne sont pas de simples effets collatéraux, mais des verrous délibérément conçus pour placer certaines politiques hors d'atteinte de toute contestation démocratique ultérieure -- au sens où une règle constitutionnelle est plus difficile à défaire qu'une loi ordinaire. Cette lecture reste débattue dans le champ académique. C'est un aspect d'une problématique générale déjà développée dans cette page : « Ce système résulte-t-il d'une intention coordonnée, ou d'une convergence d'intérêts progressivement institutionnalisée ? La question est difficile à trancher [...] Mais les effets, les bénéficiaires, et la capacité du système à neutraliser toute résistance interne sont, eux, observables et documentés. »

Que l'on retienne ou non la thèse de l'intention délibérée, un constat structurel demeure : l'ERT disposait, au moment de la conception de Maastricht, d'un accès direct et quasi exclusif aux décideurs, sans qu'aucune représentation syndicale ou citoyenne ne siège au même niveau pour en contrebalancer l'influence.

Le coût du choix de 1992

La crise de la zone euro, entre 2010 et 2015, illustre ce que l'absence de soupape de dévaluation nationale a coûté socialement. La Grèce en offre le cas le plus documenté : ses comptes publics avaient été maquillés par Goldman Sachs, qui empoche au passage des commissions substantielles avant de spéculer contre la dette grecque elle-même. La BCE n'intervient pas (le traité de Lisbonne a en effet supprimé la solidarité entre pays en matière de dette ; cela a aggravé la situation de la Grèce et attisé l'appétit des spéculateurs qui ont pariés contre la Grèce). C'est le FMI qui impose des mesures d'ajustement drastiques, dont l'objectif réel était de protéger les banques allemandes et françaises plutôt que de redresser l'économie grecque, qui ne sort de cette tutelle qu'en 2018. En 2013, la crise chypriote se traduit par une ponction directe de l'épargne privée.

Dans ces deux cas, l'ajustement s'est fait par la voie la plus douloureuse socialement : la baisse des salaires et l'austérité budgétaire. Une dévaluation classique de la monnaie nationale aurait permis un ajustement moins brutal, mais cette option n'existait plus : la Grèce et Chypre avaient abandonné leur monnaie propre en adoptant l'euro.

Un débat ancien

Le débat monnaie unique / monnaie commune n'est pas une construction isolée : plusieurs économistes l'ont travaillé, comme Jacques Sapir, Frédéric Lordon, Robert Salais, Bruno Théret, Wojtek Kalinowski, François Morin, Paul Davidson... Ce dernier a défendu toute sa carrière la reprise du plan de Keynes de 1944 : une union de compensation internationale fondée sur une monnaie de compte commune, le Bancor, où les banques centrales membres règlent leurs soldes entre elles à une parité définie plutôt que par des devises nationales flottantes ou une monnaie unique. Ce mécanisme de compensation a d'ailleurs déjà existé à l'échelle européenne, documenté par Robert Salais dans son ouvrage Le Viol d'Europe : l'Union européenne des paiements de 1950-1958, présentée plus haut, en constitue une version réduite et fonctionnelle.

De son côté, Wolfgang Streeck préconise le démembrement pur et simple de la zone euro, la limitation de la libre circulation des capitaux, la mise en place d'un système monétaire coopératif et flexible avec une monnaie commune, et la restitution aux parlements nationaux des leviers de la politique monétaire et budgétaire afin de libérer la gestion économique des règles technocratiques imposées par la Banque centrale européenne (BCE) et les traités européens.

Mesures globales

Afin de se protéger contre les risques de spéculation entre monnaies nationales (comme lors de la crise du Système monétaire européen en 1992-1993 avec l'attaque de George Soros contre la livre sterling en septembre 1992), plusieurs mesures sont nécessaires :

Il faut signaler par ailleurs d'autres propositions : on a déjà évoqué, sur cette page, la proposition de Maurice Allais : distinguer les prêts courants, financés par l'épargne privée aux conditions du marché, des prêts de création, financés par une création monétaire dédiée de la banque centrale à taux quasi nul, réservés aux activités productives non polluantes -- infrastructures, rénovation thermique, énergie, recherche -- avec une durée de prêt alignée sur la durée de vie du bien financé. Le principe, selon cette proposition, est que la création monétaire reste proportionnelle aux activités créatrices, ce qui rend le risque inflationniste nul (la création monétaire ne doit pas être orientée vers des dépenses de fonctionnement courantes non créatrices de capitaux productifs ou pour financer de façon régulière des déficits budgétaires récurrents).

Orientation de la création monétaire

Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne proposent de rediriger la création monétaire directement vers les investissements bas-carbone (rénovation thermique, transports propres, énergies renouvelables).

Ce mécanisme trouve un précédent historique, dans un tout autre contexte, chez Alexander Hamilton : son Report on Manufactures de 1791 associait déjà une banque nationale à une politique délibérée de soutien à des secteurs industriels ciblés, par les droits de douane et les subventions directes -- la différence étant que le critère de sélection y était industriel et protectionniste, quand celui de Grandjean et Dufrêne est écologique.

Mais d'une manière générale, peut-être faudrait-il considérer que la création monétaire devrait être dirigée vers des objectifs légitimés par les choix démocratiques.

Ceci pourrait être complété par une taxe sur les activités polluantes, sur le principe déjà posé par l'économiste britannique Arthur Pigou : faire payer par une taxe le coût qu'une activité fait porter à la collectivité sans le payer elle-même.

Qui émet et garantit la monnaie commune ?

Un consortium de banques centrales nationales -- dans l'esprit du Fonds européen de coopération monétaire (FECOM) de 1979 et de la chambre de compensation de l'Union européenne des paiements (1950-1958) -- assure l'émission technique de la monnaie commune. Mais pour éviter que cette émission ne retombe dans la pure gestion technocratique déjà critiquée pour la BCE, son pilotage est confié à une chambre de compensation à la composition tripartite, proposée par Robert Salais : représentants des États, des banques centrales, et des partenaires sociaux (syndicats et organisations patronales). Adapté au modèle de la double démocratie développé ici, cela donnerait : représentants des États, des banques centrales, et de la Chambre de la société civile -- cette dernière assurant la représentation des partenaires sociaux au sein d'une instance déjà constituée à cet effet, plutôt que de dupliquer cette fonction dans une composante distincte.

Frédéric Lordon s'écarte radicalement de cette logique représentative : il propose de confier la gestion monétaire directement aux travailleurs eux-mêmes, plutôt qu'à leurs seuls représentants au sein d'une chambre commune, quelle que soit sa composition.

Qui fixe et réajuste la valeur des monnaies nationales par rapport à la monnaie commune ?

C'est une question essentielle, pour éviter qu'un pays exportateur accumule indéfiniment des excédents pendant qu'un autre s'enfonce dans les déficits -- exactement ce qui s'est produit entre l'Allemagne et la Grèce sous l'euro. Keynes, dès 1944, avait proposé une règle simple mais rarement appliquée depuis : pénaliser les deux extrêmes, pas un seul. Un pays qui accumule trop d'excédents devrait payer une sorte d'intérêt sur ce trop-plein, tout comme un pays trop endetté paie des intérêts sur sa dette. Cela l'inciterait à ajuster lui aussi sa situation -- en important davantage, en augmentant les salaires, en investissant chez ses voisins -- plutôt que de laisser le pays en déficit supporter seul l'ajustement par la baisse des salaires et l'austérité.

Dans l'architecture proposée ici, ce serait la chambre de compensation (les représentants des États, des banques centrales, des syndicats et du patronat réunis) qui appliquerait cette règle, avec le médiateur Mercure chargé d'en assurer le bon fonctionnement au quotidien. Pour éviter que le pays le plus puissant n'impose sa loi au moment de la décision -- comme cela s'est produit à plusieurs reprises dans l'histoire européenne -- la règle d'ajustement serait fixée à l'avance, de façon automatique et publique, plutôt que négociée à chaud entre dirigeants au moment où la tension apparaît déjà.

Le rôle du médiateur Mercure

Il est le garant des objectifs de la politique monétaire, il coordonne les différents pouvoirs, et rend des comptes à la Chambre de la société civile.

Le médiateur Mercure occupe une position centrale : il ne dirige pas les autres fonctions, il régule leur tension et assure leur conjonction -- de la même façon que, dans la symbolique jungienne déjà mobilisée pour l'ensemble de cette architecture, Mercure est le messager des dieux, le médiateur entre les contraires. Sur le plan monétaire, cela se traduit très concrètement : orienter la création monétaire vers des activités créatrices peu ou pas carbonées nécessite d'articuler ensemble les cinq fonctions de la Communauté, chacune apportant ce que les autres n'ont pas :

Le médiateur Mercure rend compte de cette articulation à la Chambre de la société civile, garantissant que la conjonction des opposés reste vivante -- négociée en continu -- plutôt que tranchée unilatéralement par l'une des cinq fonctions au détriment des autres.

Conclusion

Passer de la monnaie unique à la monnaie commune n'est donc pas un simple réglage technique. La trajectoire esquissée ici ne vise pas à amender le fonctionnement de l'Euro au sein de l'Union européenne existante, mais à en dépasser le cadre. La monnaie commune constitue l'un des piliers structurants d'un modèle alternatif : la Communauté européenne polycentrique. C'est une rupture avec l'architecture actuelle de l'UE -- un changement de paradigme institutionnel et souverain, non un ajustement à la marge. Cette rupture est parfaitement alignée sur le nouveau modèle européen développé ici : elle applique concrètement, au terrain monétaire, le principe de subsidiarité active déjà posé pour l'ensemble de la Communauté polycentrique, et s'inscrit dans l'horizon plus large de la troisième mutation.




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