L'Espace médiatique dans la Communauté européenne polycentrique

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Construire un espace démocratique sain nécessite une régulation de l'espace médiatique.

État des lieux en France

En 2025, huit entrepreneurs milliardaires et deux entrepreneurs millionnaires possèdent une vingtaine de titres de presse française. Dans le détail, ils pèsent 81 % de la diffusion des quotidiens nationaux, 12 % de celle des quotidiens régionaux et 95 % de celle des hebdos nationaux généralistes. Ceci a même fait l'objet d'une question à l'Assemblée nationale.

Garantir le débat contradictoire

Contrairement aux fact-checkers qui s'arrogent le droit d'étiqueter, de trancher, de juger et de discréditer, aucune instance -- médiateur Puer compris -- ne doit avoir le pouvoir de qualifier globalement un contenu de « désinformation » . Cette critique vise l'institutionnalisation du fact-checking comme tribunal de la pensée ou étiquetage étatique/algorithmique coercitif, et non la recherche rigoureuse des faits par la profession. La seule réponse légitime est de garantir que les points de vue concurrents puissent être présentés et confrontés, sur le modèle de la Fairness Doctrine américaine (1949-1987) : une obligation faite aux diffuseurs de couvrir les sujets controversés d'intérêt public en présentant les points de vue opposés, sans que personne ne tranche à leur place lequel est vrai. Sa suppression en 1987 a d'ailleurs largement contribué à la polarisation médiatique américaine qui a suivi.

Quelques expériences en Europe

Les ordonnances de 1944 sur la presse, issues du programme du Conseil national de la Résistance, posent un projet ambitieux de sortie de la logique marchande -- interdiction de la concentration, séparation de la production et de la distribution du papier, volonté explicite que la presse soit un instrument de culture et non de profit. Gaston Defferre va jusqu'à proposer que les salariés d'un journal en détiennent le tiers du capital . Ce projet a été délibérément démantelé : Robert Hersant, condamné en 1947 pour collaboration, se retrouve en 1986 -- année de l'abrogation avec la loi de 1986 (loi Hersant / Léotard) qui a assoupli les règles anti-concentration. -- à la tête de 40 % de la presse quotidienne nationale.

En Allemagne entre 1945 et 1949, les Alliés interdisent toute la presse allemande existante et instaurent un système de licences pour reconstruire une presse démocratique : rien qu'en 1946, 73 licences sont accordées, réparties délibérément entre courants politiques -- sociaux-démocrates, chrétiens-démocrates, communistes -- avec un contenu pré-approuvé pour exclure toute influence nazie et promouvoir le pluralisme. Mais dès 1949, avec la fondation de la République fédérale, l'obligation de licence prend fin et le marché reprend la main. le modèle allemand de l'après-guerre a toutefois légué un système audiovisuel public décentralisé.

La Suède subventionne la presse selon un principe ciblé : une aide aux médias de second rang. Le résultat est concret : dans un pays de 10 millions d'habitants, on compte aujourd'hui plus de 150 quotidiens, soit cinq fois la moyenne européenne. Mais malgré ces aides publiques toujours actives, le paysage médiatique suédois reste aujourd'hui fortement concentré entre les mains de quelques grands groupes privés -- preuve qu'une subvention à la diversité, seule, ne suffit pas à empêcher la concentration de la propriété si elle n'est pas doublée d'une régulation de l'actionnariat lui-même.

La proposition de Julia Cagé

La proposition de Julia Cagé (Sauver les médias, 2015) consiste en un statut de « société de média à but non lucratif », intermédiaire entre fondation et société par actions, sans dividendes ni possibilité pour les actionnaires de récupérer leur apport, avec des droits de vote majorés pour les petits contributeurs (lecteurs, journalistes) face aux gros actionnaires. Ce statut s'accompagnerait de plusieurs mesures, fidèles à ce que Cagé a elle-même détaillé dans des interventions ultérieures à son livre :

La régulation des plateformes numériques

Resterait également à réguler les plateformes numériques. Un premier cadre existe déjà : le Digital Services Act (DSA), pleinement en vigueur dans l'Union européenne depuis février 2024, oblige les grandes plateformes à dévoiler les principaux paramètres de leurs systèmes de recommandation, à proposer au moins une option non fondée sur le profilage, et à se soumettre à des audits externes indépendants réguliers pour identifier les risques systémiques liés à leurs algorithmes. C'est un progrès réel -- comprendre comment l'information est diffusée et recommandée, auditer le fonctionnement des réseaux par un contrôle indépendant, sont déjà, en partie, des obligations légales.

Mais le DSA s'arrête à la transparence : il oblige à montrer comment fonctionne l'algorithme, pas à corriger ce qu'il produit. C'est précisément ce chaînon manquant qu'il faudrait franchir -- détecter et corriger les dérives algorithmiques à la source, pas seulement les rendre visibles, et garantir sur les plateformes le même débat contradictoire pluraliste sans censure que la Fairness Doctrine impose aux diffuseurs traditionnels.

Le DSA désigne par ailleurs un « coordinateur des services numériques » par État membre -- en France, l'Arcom depuis 2024, avec le même défaut de conception déjà relevé pour la presse : un organe sous tutelle politique plutôt qu'un contre-pouvoir ancré dans la société civile. La compétence reviendrait plus logiquement à la Chambre des médiateurs, dans la continuité de ce qui a été posé pour la presse écrite, plutôt qu'à une autorité de désignation nationale.

Le DSA n'est cependant pas sans susciter de critiques sérieuses : en obligeant les plateformes à retirer certains contenus sous peine d'amendes pouvant atteindre 6 % de leur chiffre d'affaires mondial, il délègue de facto à des acteurs privés une fonction de censure que l'État n'exerce plus lui-même directement. Une partie du Parlement européen s'en inquiète : lors du vote du 18 décembre 2024 créant la commission spéciale sur le « bouclier démocratique européen », 178 députés ont voté contre -- notamment les groupes nationalistes, qui y voient un outil pour museler l'opposition politique -- contre 441 voix pour, portées par les groupes pro-européens (Renew Europe, S&D). Une partie du Parlement juge même, à l'inverse, que le dispositif reste trop timide face à une supposée ingérence russe. Cette initiative s'inscrit dans la continuité du code de conduite sur la désinformation de 2018, renforcé en 2022 -- une évolution déjà critiquée comme la tentative d'imposer une vérité unique au niveau de l'information, après la pensée unique déjà constatée sur le plan économique. Toute régulation des plateformes reprise dans cette architecture devrait donc s'assurer que la Chambre des médiateurs garantisse la représentation contradictoire des points de vue disputés, plutôt que d'habiliter qui que ce soit, plateforme comprise, à trancher unilatéralement ce qui relève de la désinformation.

L'adaptation à la Communauté européenne polycentrique

Cette proposition pourrait devenir la norme par défaut du statut médiatique dans la Communauté, avec deux instances déjà existantes à mobiliser plutôt qu'à recréer.

La Chambre de la société civile, comme organe législatif et contrôleur du dispositif :


Le Médiateur Puer
, dans ce schéma, a un rôle d'arbitrage plutôt que de décision budgétaire : il intervient comme garant ultime lorsqu'un conflit éclate entre les actionnaires financiers d'un média et la société des rédacteurs -- par exemple en cas de tentative d'imposer un directeur de rédaction contre le vote des journalistes --, et il vérifie l'adhésion à la déontologie professionnelle. Un contraste utile pour situer le changement de paradigme : comparé à l'Arcom, dont les critiques soulignent la proximité institutionnelle avec le pouvoir politique en place du fait du mode de désignation de ses membres, un médiateur élu par la Chambre de la société civile et devant lui rendre des comptes exclusivement répond à une logique inverse -- un contre-pouvoir ancré dans la société civile plutôt qu'une régulation administrative sous tutelle d'État.

Penser l'articulation Puer-Senex

La théorie de l'information de Claude Shannon. Pour reprendre une image empruntée à Shannon, plus l'éventail des choix ou des points de vue possibles est large, plus le choix ou le message finalement retenu est riche en information -- un système qui ne peut produire qu'un seul récit possible n'apprend rien à personne, quelle que soit sa stabilité apparente. Mais cette diversité n'a de valeur que si elle est portée par une structure capable de la transmettre : c'est l'aspect positif de l'archétype du Senex, qui donne forme au foisonnement du Puer. L'aspect négatif de l'archétype du Senex, dans cette même image, correspond à une structure sur-codée : à force de vouloir sécuriser la transmission, elle finit par comprimer l'éventail réel des points de vue, et le système devient prévisible -- donc pauvre en information, même s'il paraît solide. Le Puer sans Senex devient un bruit informationnel chaotique (infobésité, sensationnalisme), tandis que le Senex sans Puer produit un dogme rigide et stérile. D'où la nécessité d'une interaction constante entre Puer et Senex plutôt qu'un équilibre figé une fois pour toutes : un ajustement permanent, pas un réglage statique.

L'interaction entre Masculin et Féminin

Différentes pages (sur les besoins, la promotion de la santé ou encore celle-ci)  ont déjà abordé le nécessaire travail sur la conscience pour tout être humain, et en particulier associer esprit critique et développement des compétences psycho-émotionnelles. Ceci relève du champ de compétence du Matricien.

En extrapolant ceci à l'échelle collective, le débat contradictoire organisé (la Fairness Doctrine du point 2) doit être associé à un travail de type Volkan. Dans les deux cas, le même principe se répète à une échelle différente : la capacité cognitive à débattre (esprit critique, débat contradictoire) reste sans effet si elle est court-circuitée par des traumatismes et perturbations émotionnelles non traitées -- qu'elles soient individuelles ou collectives.

Conclusion

Déverrouiller l'espace médiatique n'est pas une simple révision réglementaire, mais un changement de paradigme sur ce que doit être l'information dans une démocratie. En combinant la régulation stricte de l'actionnariat, un financement citoyen décentralisé (Julia Cagé), la garantie institutionnelle du débat contradictoire (médiateur Puer / Fairness Doctrine) et la libération de l'emprise émotionnelle des conflits non résolus à l'échelle collective (Volkan), cette réforme libère l'information de la double emprise marchande et autoritaire. Elle restitue aux citoyens et aux rédacteurs les moyens de construire un espace public vivant, pluraliste et lucide, au service du développement vertueux de la société.

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