LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE
De nombreux projets d'organisation de l'Europe naissent tout au
long de son histoire, plus particulièrement à partir du
XVIIIème siècle (Abbé Saint Pierre, Kant,
Bluntschli...) mais le premier projet d'union européenne
d'origine gouvernementale émane d'Aristide Briand dans son
discours du 5 septembre 1929. Ce dernier s'inscrit dans la
lignée de l'action de Richard Coudenhove-Kalergi (Pan-Europe est
publié en 1923) et du protocole de Genève de 1924
(prééminence du droit avec l'arbitrage par une cour de
justice de tout différend entre Etat).
Les raisons de la construction européenne et les premiers pas
Au début du XXème siècle, l’Europe
incarne la toute puissance et est à son apogée. En 1945, après avoir
été libérée par les Etats-Unis et la Russie, elle vit dans la peur et
l’impuissance.
1/ La volonté de pacification du continent par la
coopération
L’Europe est le premier modèle dans
l’histoire d’une association d’Etats qui
décident de collaborer et d’œuvrer pour un
intérêt commun. Cette association librement choisie marque
une rupture fondamentale dans l’histoire de l’Europe qui
pendant plusieurs siècles a été constamment un
champ de bataille entre de grandes puissances rivalisant pour assurer
leur hégémonie, que ce soit au nom
d’intérêts économiques, d’une
idéologie religieuse ou politique. C’est également
la première fois dans l’histoire qu’une orientation
vers une voie fédérale est envisagée après
l’échec des diverses solutions confédérales,
depuis l’équilibre européen des XVIIème et
XVIIIème siècles, en passant par la
Société des nations et l’Organisation des
Nations-unies au niveau mondial. Churchill appelle le 19 septembre 1946
à des Etats-Unis d'Europe (mais cela concerne dans sa
pensée le continent exclusivement). L'Union européenne
des fédéralistes est créée peu
après.
Du 7 au 10 mai 1948, quelques 800 personnalités
favorables à l’unification européenne se
réunissent au congrès de La Haye (le mouvement
européen en sera issu). La France défend
l’idée d’un pouvoir supranational issu d’une
Assemblée élue au suffrage universel. Le Royaume-Uni
s’y oppose et ne veut pas aller au-delà d’une simple
négociation intergouvernementale au sein d’un Conseil de
ministres où l’unanimité serait la règle.
Finalement, la structure du
Conseil de l’Europe créé
le 5 mai 1949 à la suite de ce congrès est de nature
intergouvernementale avec un Comité des ministres qui statue
à l’unanimité, et une simple assemblée
consultative désignée par les Parlements nationaux. Le
compromis adopté était donc proche des thèses
britanniques.
2/ La reconstruction économique
La fin de la deuxième guerre mondiale laisse une Europe
dévastée et coupée en deux. Pour reconstruire le
continent, le stabiliser et en faire un îlot de paix et de
prospérité, les Etats prennent conscience de la
nécessité d’œuvrer ensemble. Mais toutes les
économies européennes sont exsangues. Pour distribuer l’aide du
plan Marshall (juin 1947), la Grande-Bretagne au bord de la faillite ne
pouvant assumer ce rôle, les Etats-Unis inciteront les
européens à créer le 16 avril 1948 une
organisation intergouvernementale, l’Organisation
européenne de coopération économique (OECE, qui
deviendra plus tard l’OCDE) tout en demandant l'abaissement des
barrières douanières. Les Etats-Unis veulent en effet un libre accès au
marché européen. L'ouverture du marché européen sera donc un objectif
majeur avec la disparition des barrières douanières.
3/ La menace soviétique
La France et la Grande Bretagne signent le traité de
Dunkerque le 4 mars 1947, afin de faire face à une
éventuelle menace allemande. Mais la menace soviétique va
supplanter la crainte de l’Allemagne. L’URSS rejette le
plan Marshall et contraint la Pologne et la Tchécoslovaquie
à suivre la même voie. Peu après le coup de Prague
en février 1948, la France, la Grande-Bretagne, et les pays du
Benelux signent à Bruxelles, le 17 mars 1948, un traité
de défense collective, l’Union occidentale.
L’URSS établit le blocus de Berlin de juin 1948
à mai 1949. L'American Committee for United Europe (ACUE) est
créé en janvier 1949 : face à la menace
soviétique, les Etats-Unis soutiennent alors dans un premier
temps une politique d'intégration européenne. Dans la
foulée, l’
OTAN sera créée en avril
1949, et placée sous commandement américain. L'URSS fait
exploser sa bombe atomique en août 1949. La guerre de
Corée éclate en 1950 dans le climat de guerre
froide.
4/ La question du réarmement de l’Allemagne
Le projet de Communauté européenne de
défense (CED) est l’application au domaine militaire des
principes de la CECA. Le traité de Paris est signé le 27
mai 1952 et adopté par les gouvernements des six pays de la
CECA, dont la RFA. La CED devait être placée sous tutelle
de l’OTAN. La CED prévoyait par ailleurs une
communauté politique européenne de nature supranationale.
Mais la CED est repoussée en 1954 par le Parlement
français.
5/ L’intégration de l’Allemagne dans
l’UEO
L’Allemagne est intégrée en octobre 1954
dans l’Union occidentale qui devient l’Union de
l’Europe Occidentale (UEO), puis au sein de l’OTAN en mai
1955. L’UEO, seule organisation strictement européenne
compétente en matière de défense, est mise
à l'écart.
6/ La Communauté
économique du charbon et de l’acier
Le traité de Paris (1951) organise la mise en commun de
la production et la consommation du charbon et de l’acier entre 6
pays : Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, RFA. Pour la
première fois, des gouvernements délèguent une
partie de leur souveraineté à une autorité
indépendante des États. La Communauté
économique du charbon et de l’acier constitue le premier
marché commun limité à la production du charbon et
de l'acier. Cette institution est la première organisation
européenne à vocation fédérale (le
Royaume-Uni refuse d’y adhérer par opposition à
l’idée de supranationalité). C’est la matrice
de la future Europe. Signé pour 50 ans, le traité CECA a
expiré en 2002.
7/ L’échec de la CED aura pour conséquence le
gel des tentatives d’intégration politique au profit de la
voie économique.
Le traité de Rome entre en vigueur le
1er janvier 1958 et institue la Communauté économique
européenne et la Communauté européenne de
l’énergie atomique (Euratom). L'objectif principal est l'établissement
d'un marché commun avec
- un tarif douanier envers l'extérieur (l'union douanière
européenne est achevée en 1968, tandis qu'à l'extérieur
s'applique un Tarif extérieur commun)
- une
concurrence libre et non faussée à l'intérieur du marché commun,
- et à terme, la
libéralisation financière avec une
libre circulation des capitaux (elle sera effective en 1990).
Des objectifs purement marchands, d'où
l'absence de démocratie (pudiquement appelée
déficit démocratique) au
profit de l'influence des marchés financiers et des multinationales.
8/ La « réconciliation » franco-allemande.
Le 22 janvier 1963, Konrad
Adenauer et le général Charles de Gaulle signent le traité de
l’Élysée pour sceller la réconciliation franco-allemande. Ce
traité a provoqué le
mécontentement des Etats-Unis. Le 15 juin
1963, le Bundestag ajoute un
préambule qui modifie l'esprit du
traité en prévoyant :
- une étroite association entre
l'Europe et les États-Unis d'Amérique,
- la défense commune dans le
cadre de l'OTAN
-
la perspective de l'admission
de la Grande-Bretagne dans la CEE
- l'abaissement des barrières
douanières par des négociations entre la CEE, la Grande-Bretagne et les États-Unis
Ce préambule modifie l'esprit du
traité et est ressenti comme une trahison par
Charles de Gaulle qui s’était opposé le
14 janvier 1963 à
l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE (ainsi qu'à l’offre
nucléaire anglo-américaine).
La période de blocage
En 1965, les institutions de la CECA, CEE, Euratom fusionnent.
La construction européenne est marquée par
l’alternance de projets de caractère
fédéraliste et de projets de coopération
intergouvernementale. Le sommet européen de La Haye des 1er et 2
décembre 1969 relance la construction européenne et donne
naissance à la coopération politique européenne
qui, sur le mode d’un processus intergouvernemental, permet aux
Etats membres d’adopter des positions communes en matière
de politique étrangère.
Durant les années 70 et après quelques
années de fonctionnement des institutions européennes,
les premières réflexions sur les réformes
institutionnelles à entreprendre prennent naissance. On peut
citer par exemple le rapport du Premier ministre belge Léo
Tindemans qui constatait l’absence de séparation entre
l’exécutif et le législatif.
Le débat politique a toujours opposé les tenants
d’une fédération, avec par exemple la
Communauté européenne de défense, et ceux
d’une confédération, avec le plan Fouchet pour une
Europe des Etats.
En 1973, le Royaume-Uni entre dans
la CEE.
En 1979 est créé le Système Monétaire Européen (SME). Il a permis de stabiliser les taux
de change entre pays européens. Il est basé sur l'ECU, un panier
de monnaie, avec une fluctuation minime des taux de change.
L'ECU : une unité monétaire
stable qui aurait pu évoluer vers une monnaie commune (et
non une monnaie unique), dont le fonctionnement se base sur
- la solidarité et la coopération
des banques centrales de tous les pays
- le Fonds européen de coopération
monétaire
La construction européenne se poursuit dans l'opacité à partir de 1984
Ce n’est qu’au début des années 80
que des projets d’origine gouvernementale comme le plan
Genscher-Colombo, ou parlementaire comme le projet
Spinelli tenteront de relancer la construction communautaire. Le projet
Spinelli,
le premier traité constitutionnel dans l'histoire de l'Europe,
un projet de traité instituant l'Union européenne, est
adopté par le Parlement européen le 14 février
1984. Ce projet vise à développer la coopération, et introduit le principe de
subsidiarité
sous sa forme ascendante. Mais il est écarté par les chefs d'Etats et
de gouvernement au profit d’une
voie purement économique, l’Acte unique.
C'est donc à partir de
1984 que l'Europe se construit dans l'opacité. L'Acte unique est un
traité adopté sans débat et en toute
opacité (voir le livre d'Aquilino Morelle, L'opium des
élites) sous la présidence de Jacques Delors (le livre
blanc du commissaire européen très thatchérien
Lord Cockfield), avec l'influence majeure de la Table ronde des
industriels
européens (ERT). Rappelons qu'e
n août 1971, aux Etats-Unis, le mémo Powell
préconise de coloniser
les institutions démocratiques pour que leurs résultats soient
favorables aux grandes entreprises. Le Business
Roundtable sera créé en 1972. Ce Business Roundtable américain
servira de modèle à
La Table ronde des industriels européens créé en 1983.
Étienne Davignon, vice-président de la Commission européenne de
1981 à 1985, deviendra ensuite le président de la Table ronde des
industriels européens (ERT)
En 1985, la
Commission transmet au Conseil un
livre blanc sur l’achèvement du marché
intérieur d’ici à 1992. Ces initiatives donneront
naissance à l’Acte unique. Signé en février
1986, entré en vigueur le 1er juillet 1987, sur la base
exclusive du principe de
concurrence, l’Acte
unique donne une orientation purement économique et
financière avec
la libre circulation des capitaux (1990) et la
réalisation d’un grand marché intérieur (31
décembre 1992). Il étend les pouvoirs du Parlement en
introduisant la procédure de coopération qui lui permet,
dans certains domaines, d’amender ou de rejeter la position du
Conseil, ce dernier ayant toutefois la possibilité de passer
outre l’avis du Parlement par un vote à
l’unanimité. Il laisse une moindre place au processus
intergouvernemental en introduisant la règle de la
majorité qualifiée à la place de
l’unanimité. Depuis l’Acte unique, la plupart des
décisions nécessaires à la réalisation du
marché intérieur sont prises à la majorité
qualifiée, l’unanimité étant
réservée à des domaines clés tels que la
fiscalité, l’adhésion d’un nouvel Etat ou la
modification d’un traité. Cette réforme
institutionnelle est en partie une conséquence de
l’élargissement de la Communauté à la
Grèce (1981), puis à l’Espagne et au Portugal
(1986).
Sur l’initiative franco-allemande, le traité de
Maastricht se négocie et s’élabore entre le Conseil
européen de Strasbourg (8 et 9 décembre 1989) et celui de
Maastricht (9 et 10 décembre 1991). Il faut rappeler que le
peuple danois s’est prononcé contre le Traité de
Maastricht le 2 juin 1992, mais fut invité à revoter
pour, le 18 mai 1993, après avoir obtenu plusieurs
dérogations afin de ne pas participer à l'euro, à
l'Europe de la défense et à une bonne partie de la
politique de justice, d'asile et d'immigration.
La juxtaposition des deux logiques supranationale et
intergouvernementale se retrouve dans le traité de Maastricht.
Entré en vigueur le premier novembre 1993, il apporte une
réforme limitée aux institutions européennes. Il
élargit les compétences de la Communauté et ouvre
de nouveaux domaines de coopération. Le cœur du
traité concerne l’Union économique et
monétaire avec la mise en place de la
Banque centrale européenne.
Le traité de Maastricht donne naissance à une Union
européenne qui rassemble trois piliers : les trois
Communautés forment le premier, les deux autres, d’essence
intergouvernementale, comprennent d’une part la
coopération en matière de politique étrangère et de défense, et d’autre part la
coopération policière et judiciaire.
La Communauté européenne perd son qualificatif
d’économique en raison de l’extension de ses
compétences au niveau social et écologique. S’y
rattachent la CECA et l’Euratom, l’Union économique
et monétaire et un volet social. L’essence de ce premier
pilier est de nature communautaire mais avec une juxtaposition interne
entre les deux logiques supranationale et intergouvernementale car le
dialogue entre la Commission et le Conseil n’est pas
modifié. La Cour de justice n’intervient que dans le cadre
du premier pilier du traité de Maastricht. Enfin, contrairement au
Traité Spinelli, le traité de Maastricht introduit le principe de
subsidiarité sous sa forme
descendante.
Les deux autres piliers, la politique étrangère
et de sécurité commune (la PESC prend le relais de la
Coopération politique européenne née en 1970 et
institutionnalisée par l’Acte unique) ainsi que la
coopération en matière judiciaire et policière, sont toutes deux régies par une procédure
intergouvernementale. Le Conseil s’en tient aux orientations
générales du Conseil européen et la Commission est
seulement associée aux travaux. Le Parlement européen
n’a aucun pouvoir, il est simplement informé et peut poser
des questions ou formuler des recommandations à
l’intention du Conseil. En réalité, l'Union européenne n'a pas de politique étrangère, et elle est sous la dépendance de l'OTAN.
En 1995, l'Europe bascule dans un libre-échange mondial généralisé
pour devenir la zone économique la plus ouverte au monde (l'agriculture
est longtemps restée protégée mais le Mercosur a fini par y ouvrir des
brèches). C'est la réalisation de la vision britannique (qui avait créé
en 1960 l'Association européenne de libre-échange) et le souhait des
Etats-Unis depuis l'origine de la construction européenne.
L’Autriche, la Suède et la Finlande
adhèrent à la Communauté le premier janvier 1995.
Pour faire face à la perspective du grand élargissement
à l'Europe centrale, cette partie de l’Europe
naguère sous le joug du communisme, on tente de réformer
les institutions européennes. Mais la conférence
intergouvernementale prévue à cet effet échoue et
le traité d'Amsterdam du 19 juin 1997 n'apporte que peu de
modifications au fonctionnement des institutions. Le conseil
européen d'Helsinki de décembre 1999 a clairement
annoncé la perspective proche d'une Europe à 30 ou 35
Etats membres.
Comme pour Maastricht, le traité ne fut pas
d’emblée ratifié par les quinze en raison du refus
du peuple irlandais consulté par référendum.
L’Irlande fut invitée à se prononcer à
nouveau sur le traité de Nice et le oui l’emporta au
second referendum du 19 octobre 2002. Le traité de Nice est donc
entré en vigueur le premier février 2003, les changements
institutionnels prévus par le traité de Nice prenant
concrètement effet en novembre 2004.
Comme pour Amsterdam, le traité de Nice de
décembre 2000 débouche sur un échec car il tente
d’apporter des réformes techniques sans remédier au
déficit démocratique.
Ainsi, la structure en trois piliers reste inchangée. Une Charte
des droits fondamentaux est proclamée, visant à renforcer
la protection des droits fondamentaux, mais son
intérêt reste limité en raison de l’existence
de la
Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme.
Au Conseil, la majorité qualifiée est relevée
à près de 72 %. Une mesure adoptée doit
être approuvée par une majorité
d’États avec au moins 62 % de la population de
l’Union. Le traité de Nice apporte une extension du
vote à la majorité qualifiée. La taille du
Parlement européen a été augmentée (732
députés) et la représentation allemande
accentuée (27 députés en plus), malgré le
précédent du Conseil européen d'Edimbourg qui
avait déjà accordé 12 députés
allemands supplémentaires pour tenir compte de la
réunification. Le Parlement européen voit une extension
de ses pouvoirs (de co-décision).
L'Europe connaît une crise économique depuis la
première moitié des années 1980. Pour tenter de
relancer une croissance atone, le projet de directive Bolkestein a
été élaborée après le Conseil
européen de Lisbonne en 2000 avec l'accord des chefs
d'États et de gouvernements (Jospin et Chirac pour la France),
le Parlement européen l'a adoptée en 2003, la Commission
européenne en 2004 (proposition de directive du
Parlement Européen et du Conseil relative aux services dans le
marché intérieur, présentée par la
Commission le 13/01/2004) ainsi que les tous les chefs d'Etats et de
gouvernements. Il faut rappeler que ce projet de directive s'inscrit
dans la lignée du
PET créé en 1998 et du mandat du Conseil pour relancer l'
AGCS en 1999, avec un but commun : une libéralisation complète du marché.
Une nouvelle échéance est apparue en 2004 avec
l’élargissement à dix nouveaux membres. Les travaux
de la Convention adoptés lors du sommet européen du 20
juin 2003 ont fait l’objet d'âpres négociations
entre les gouvernements réunis en CIG, d’octobre 2003
à mai 2004. A l’ouverture de la CIG en octobre 2003,
dix-sept pays sur vingt-cinq ont manifesté leurs
désaccords sur le texte de la Convention. Les problèmes
institutionnels posés depuis 1996 ne sont toujours pas
résolus après l’échec du Conseil
européen de décembre 2003 sur la Convention
européenne, échec largement prévisible du fait de
l’absence d’une réflexion préalable sur la
finalité de la
construction européenne. Bien au contraire, à Nice comme
en décembre 2003 pour la Convention, les intérêts
et les égoïsmes nationaux ont occupé le devant de la
scène. Finalement, le 18 juin 2004, la Constitution a
été adoptée par les 25.
Le
traité établissant une Constitution pour l'Europe a
été signée à Rome le 29 octobre 2004 par
les 25 dirigeants de l'UE dans un contexte de crise ouverte par le
retrait de la composition de la nouvelle
Commission Barroso,
menacée de censure par le Parlement européen. Malgré le refus par la France et les Pays Bas en 2005, un
traité similaire, le traité de Lisbonne, est entré
en vigueur le 1er décembre 2009. Elaboré dans le droit
fil de la pensée unique sociale-libérale et libre-échangiste, ce
traité ne tient pas compte de la volonté des peuples,
ni de l'
identité européenne,
et accentue l'impasse dans laquelle l'Europe est enlisée. Comme le
relate André Bonnet dans son livre (Référendum de 2005, Les preuves de
la trahison démocratique), les dirigeants européens ont décidé de
reprendre le texte du TCE sous une nouvelle forme pour tromper les
citoyens européens, en préservant le caractère illisible du traité. Le
traité de Lisbonne a signé la mort de la démocratie. Par ailleurs,
outre les aspects économiques ultra-libéraux, le traité de Lisbonne
pose la primauté du droit européen sur celui des Etats, et confirme la
mise sous tutelle de l'Europe par l'OTAN. Il interdit à l'UE et à
tout Etat membre de se porter au secours d'un pays de la zone euro en
difficulté (la BCE avait sauvé de la faillite les banques en
2008) : c'est une rupture de solidarité entre Etats membres.
Les grandes phases de la construction européenne
Si l'on replace l'histoire de la construction européenne
dans son climat politique et géopolitique, on peut en
dégager plusieurs phases :
La première période, des origines au début des années 1980, est marquée sur le plan
politique par une opposition entre la droite et la gauche,
l’affrontement entre différentes modalités de la
construction européenne, et l’élaboration
définitive du triangle institutionnel avec la première
élection du Parlement européen au suffrage universel en
1979.
De 1958 à 1966, la Commission a tenté d’étendre son
pouvoir afin de renforcer les institutions supranationales et ceci
sera l’un des contentieux à l’origine de la crise de juin 1965
(crise de la « chaise vide ») lorsque la France refusa de
siéger à Bruxelles. Avec le compromis de Luxembourg qui garantit la
règle de l’unanimité, les rapports de force entre les deux
options ont tourné à l’avantage du clan intergouvernemental.
Celui-ci pouvait être d’autant plus dominant que le clan
supranational était lui-même divisé par un clivage interne avec
l’opposition entre la droite et la gauche. Les Etats avaient le
dernier mot et l’Europe se construisait sur le principe de la
préférence communautaire. La Commission a donc adopté un profil
bas de 1966 jusqu’en 1985.
La seconde période débute avec le rejet du projet Spinelli en 1984 à la naissance de l’euro, dans le cadre
du social-libéralisme des différents traités depuis l'Acte Unique.
L’arrivée de Jacques
Delors à la présidence de la Commission européenne en 1985 a coïncidé avec la détente progressive
entre l’Est et l’Ouest, et la disparition du classique clivage
gauche-droite, les deux camps menant dans presque toute l’Europe
une même politique néo-libérale depuis le début ou le milieu des
années 80. Le clan supranational et libre-échangiste se retrouvait
donc renforcé. La Commission affiche depuis une doctrine
libre-échangiste. Avec l’Acte unique, la règle de l’unanimité
disparaît au profit de la majorité qualifiée.
Le milieu des années 1980 est donc marqué par la fin
de l’opposition gauche - droite et l’entrée
dans l’ère du social-libéralisme. Nous entrons dans
la seconde période avec les grands chantiers économiques
que les convergences entre la droite et la gauche permettent de
réaliser. En 1986, les négociations du GATT
s’élargissent à de nouveaux secteurs dont les
services et l’investissement. L’Acte unique et le
traité de Maastricht vont sacraliser le principe de
concurrence. En juin 1985, le
livre blanc sur l’achèvement du marché
intérieur fixe l'objectif de réaliser un marché
unique d'ici fin 1992. L’Acte unique entre en vigueur le premier
juillet 1987, le traité de Maastricht le premier novembre
1993, peu de temps après la réalisation du
marché unique au premier janvier 1993. Maastricht
s’inscrit dans le cadre du nouvel ordre mondial : Nord contre
Sud, social - libéralisme contre national communisme ou repli
nationaliste, « civilisés » contre
« barbares ». La guerre dans les Balkans
débutera durant les négociations de Maastricht. Le
traité de Maastricht prévoie création de la Banque
centrale européenne, et celle-ci sera effective au premier
janvier 1999, date de la naissance de l'euro.
Sur le plan géopolitique, l'Europe rate l'occasion historique de se
rapprocher de la Russie, l'élargissement de l'OTAN et la guerre contre
la Serbie en 1999 marquent une rupture entre l
'Europe et la Russie. Le
grand élargissement à
l'Europe de l'est en 2004 renforce le pôle atlantiste au sein de
l'Union européenne. L'élargissement à l’Europe de l’est,
à l’ex-Europe communiste, constitue un bouleversement
majeur puisque jusqu’alors, l’Europe s’était
construite sous la menace du communisme. En 2004, 10 pays sont
entrés dans l'UE : l'Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la
Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, la Hongrie,
la Slovénie, Malte, et Chypre. La Roumanie et la Bulgarie
sont entrées en 2007, et la Croatie en 2013.
Les élargissements
successifs ont été menés sans approfondissement
préalable des institutions européennes. Le rapport
de la commission politique du Parlement européen sur
l'élargissement de la Communauté Européenne (26
mars 1991) recommandait pourtant de renforcer les institutions et de
mener un élargissement limité afin de ne pas nuire
à la cohésion de la Communauté. Avec
l'intégration de territoires où domine la
famille
communautaire exogame, on a voulu convertir ces nouveaux territoires au
néo-libéralisme, au lieu de s'engager dans une remise en question
de ce néo-libéralisme, d'accompagner la
troisième mutation,
de prendre en compte
l'identité européenne
avec ses 4 composantes (les 4 types familiaux exogames), et d'opérer une
réconciliation entre l'Europe et la Russie (entre 1991 et 1999).
Avec les ressentiments de la Pologne et des Pays Baltes contre l'Union
soviétique, les élargissements successifs ont conduit à une perte de sens. Au lieu de construire un modèle spécifique en accord
avec l'identité européenne, on a voulu modeler l'Europe sur un modèle
anglo-saxon (en lien avec la
famille nucléaire absolue) tout en tentant
de convertir la Russie à ce même modèle, et à la combattre du fait du
refus de la Russie à renier son propre logiciel, celui de la famille
communautaire exogame (et son orientation politique naturelle vers un régime
autoritaire).
Ces deux phases se construisent dans l'opacité, c'est en réalité un processus de déconstruction européenne
- la
concurrence comme pierre angulaire du Traité de Rome
- abandon de la maîtrise de la monnaie par l'Etat
français en 1973 (Pierre-Yves Rougeyron, Enquête sur la
loi du 3 janvier 1973),
-
orientation vers un libre-échangisme dogmatique depuis
1974 sous l'influence du Tokyo Round et de l'Uruguay
Round faisant disparaître la notion de
préférence communautaire,
- alliance de la Commission européenne avec les multinationales depuis 1982,
- atteintes successives à la démocratie avec le refus de prendre en
compte le projet
Spinelli (1984), un referendum biaisé en 1992 (pour ou contre
Maastricht, un traité élaboré par l'oligarchie financière, occultant
les alternatives évoquées dans le
rapport Herman), la non prise en compte du
résultat du référendum de 2005 sur le TCE
- engagement dans le néolibéralisme,
la déréglementation financière et la
libération des mouvements de capitaux avec l'Acte
Unique (1986), l'Europe devenant progressivement une zone
économique totalement ouverte sur l'extérieur avec la disparition des
barrières douanières (c'était l'objectif de l'Association européenne de
libre-échange créée à l'initiative du Royaume-Uni en 1960)
-
sacrifice de la politique monétaire nationale avec le Traité de Maastricht
- les traités depuis Maastricht amplifient la doctrine
néolibérale et accentue le travail de sape contre les
nations, tandis que le pacte de stabilité et de croissance (1997)
initie la destruction des services publics, dont le processus de
destruction de l'hôpital et de la médecine qui atteint son point
culminant avec la crise de la Covid 19,
- volonté américaine de couper l'Europe de la Russie (
doctrine Wolfowitz de 1992,
Le Grand Echiquier de Brzezinski en 1997) alors qu'entre 1991 et 1999,
la Russie (qui n'est plus l'Union soviétique) demande à intégrer les structures occidentales (ce qui aurait
permis une réconciliation entre l'Europe et la Russie, après celle
entre la France et l'Allemagne), violation du droit international avec
l'intervention de l'OTAN en
Serbie en 1999 (au mépris de la position Russe) puis en Irak en 2003,
marquant ainsi la défaite de la position défendue par Chirac, Schröder
et Poutine. Pour les Etats-Unis,
le camp de la paix de 2003 ne doit surtout pas se reproduire.
- le pôle atlantiste en Europe, qui s'est développé depuis l'entrée du Royaume-Uni dans
l'Union européenne en 1973, se renforce en 2004 avec l'intégration de la Pologne et des
Pays Baltes, puis en 2007 avec l'installation d'un système américain de défense anti-missile en Pologne et en Tchéquie.
La troisième période marque l'emprise progressive d'un système pathocratique à partir de 2008.
Construire l’Europe en accord avec sa finalité
En occultant le débat sur la
finalité de l'Europe, en occultant
l'identité européenne, en ignorant la
troisième mutation,
en soutenant une globalisation économique à
l'anglo-saxonne, l'Europe avance vers sa désintégration.
On a construit une Europe
économique centrée sur l'union économique et
monétaire (avec la banque centrale et l'euro) pour
éventuellement envisager secondairement une intégration
politique sans initier un débat sur la finalité de la
construction européenne. D'où le décalage entre
une certaine réussite économique initialement et
l'échec politique qui a permis l'éclosion et
l'enracinement d'une guerre sur le sol européen, en ex
Yougoslavie, entre 1991 et 1999. La sécurité de l'Europe constituait un
objectif en réalité purement théorique pour les pères fondateurs de
l'Europe. De ce point de vue, la construction européenne a
échoué. Elle a d'autant plus échoué qu'en
ce qui concerne le conflit du Kosovo, une guerre prévisible,
prévue près de dix ans à l'avance, s'est
déclarée, et l'Europe s'est montrée ensuite
impuissante pour y faire face. La problématique est similaire
avec l'Ukraine (voir
Zbigniew Brzezinski). Ainsi abordé avec recul, l’échec
des réformes institutionnelles tient fondamentalement à
la séparation artificielle entre l'aspect technique de la
réforme et le projet fondateur sous-jacent qui est
délibérément ignoré. Si l'on
considère donc cet échec, il est évident que l'on
ne peut démarrer ce chantier de la réforme
institutionnelle sans aborder préalablement le sens et la
finalité de la construction européenne. En confinant la
construction européenne à des objectifs
économiques détachés de toute vision globale, on a
réservé le débat européen à une
élite politique. Le succès de l'Europe dépend
essentiellement du soutien des peuples qui la constitue. Et pour
obtenir ce soutien, on ne peut se contenter de la
création d'une monnaie unique.
A l'aube du XXIème siècle, l'Europe sort des
balbutiements de son enfance. Le temps est venu de revenir sur ce qui
constitue le projet fondateur de l'Europe et sa
finalité, pour ensuite
définir les réformes institutionnelles qui s'imposent
afin de mener à bien la construction européenne en
référence à ce projet fondateur.
Afin d'élaborer un véritable projet fondateur, il
nous faut tout d'abord comprendre ce que signifie symboliquement
l'élargissement de l'Europe à sa partie centro-orientale.
Il faut également replacer ce chantier dans le cadre de la
période de mutation que nous connaissons depuis le début
du XXème siècle.
L'Europe a connu jusqu'à présent trois grandes mutations dans son histoire. La
première mutation correspond
à la période Axiale, entre -600 et -300 (L. Mumford et K.
Jaspers) marquée par ses innovations socio-politiques, son
développement artistique et philosophique.
La seconde mutation a
débuté autour du Schisme d'Occident pour connaître
son apogée avec le scientisme. Nous vivons l'apparition d'une
troisième mutation
depuis
que le scientisme est fortement remis en question par la physique
quantique. Ces trois mutations s'inscrivent dans le cadre d'un
processus que l'on peut appeler, en référence à la
psychanalyse jungienne et au processus d'individuation, un processus
d'individuation européen. Ce dernier constitue le schéma
d'organisation, le fondement de l'Europe. La construction
européenne ne peut être viable que si elle
parachève le processus
d'individuation européen. Mais au
lieu de s'engager dans cette voie, l'Europe reste prisonnière de
l'idéologie de la seconde mutation, dans l'affrontement entre
les opposés, l'hyperlibéralisme contre la Russie (alors que la Russie
n'est plus l'Union soviétique et ne prône plus la révolution
communiste), le
modèle occidental contre les BRICS.
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